L’espace public fait partie de ces aspects de la vie ordinaire auxquels nous ne prêtons généralement pas d’attention. Quoi de plus banal qu’une rue, une avenue, un square, une place, un parc ?

Et pourtant, tout ceci est le résultat d’un projet, longuement discuté, durement négocié, et parfois même, dessiné avec amour.

En nous désintéressant de la construction de l’espace public, nous prenons comme allant de soi des situations qui sont en fait socialement construites et politiquement déterminées.

Supprimons dans un morceau de ville donné toutes les lignes, toutes les limites qui en organisent l’espace public : les halls d’entrée des immeubles, les bordures des trottoirs, les caniveaux des chaussées, les parvis des parcs, les haies autour des aires de jeux pour les enfants. Nous observons alors que les différents usages, qui jusque là voisinaient dans une relation relativement paisible, entrent en conflit. Les voitures stationnent devant les entrées des immeubles. Les piétons traversent au plus court. Les aires de jeux sont privatisées par des groupes d’adolescents à la recherche d’un endroit tranquille pour se retrouver. La violence fait alors son apparition, les gens se disputent, se battent, les accidents surviennent.

Il est assez à la mode de dire que les « gens » doivent pouvoir organiser les espaces collectifs selon leurs propres besoins, spontanément, entre eux et sans l’intermédiaire de chefs d’orchestre. Cette application littérale des préceptes de la démocratie participative conduit en général à la privatisation de parties d’espaces au profit des usagers les plus forts, physiquement, économiquement ou politiquement. C’est la loi du laisser-faire, naturellement véhiculée par l’ordre néo-libéral.

En réalité, un partage non-violent de l’espace suppose un travail de construction, de composition, qui nécessite que ceux qui le conduisent ne soient pas à la fois juges et partie dans l’affaire. L’instance qui peut organiser l’espace ne peut qu’être extérieure à la société qu’elle organise (M. Gaucher).

Pendant longtemps, cette autorité extérieure au groupe était incarnée par le sacré, représenté par ses prêtres et assimilés. Dans les sociétés antiques et encore aujourd’hui dans les dernières sociétés primitives, c’est le sacré qui organise le partage de l’espace selon un schéma très simple (E. Durckheim, C. Levy-Strauss), par exemple autour de l’axe qui relie, dans les villages kanaks, la case du chef à celle de son fils. Cet axe est un territoire interdit et chacun le sait. On s’installe de part et d’autre selon un ordre précis que tout le monde connaît. Chacun sait par avance quelle est sa place dans la société, selon son identité sexuelle, son âge, sa filiation.

Dans les sociétés sécularisées, la sacralité a perdu son pouvoir organisateur. A qui alors attribuer ce pouvoir ? La réponse a été fournie par Michel Foucault : puisque l’organisation ne peut plus venir d’une autorité supérieure, il faut qu’elle soit inscrite dans les formes de l’espace lui-même. Puisque les humains ne sont plus soumis à une autorité, il faut que leurs comportements soient modelés non par la police et les règlements mais par le design de l’espace public. Alors que les places des villes médiévales étaient encore assez simples dans leur organisation, celles des villes modernes sont des architectures complexes, qui installent discrètement de la contrainte pour leurs usagers (R. Sennett). On invente les trottoirs pour séparer les piétons des flux rapides. On invente les rond-points pour sécuriser les carrefours.  On invente les aires de jeux et les terrains de sport pour séparer les activités de détente des mouvements du reste de la ville. On plante des haies dans les campagnes pour séparer les prés et les champs. On invente les réserves naturelles pour donner une place à la nature dans la ville. Tout ce travail de séparation permet de gérer les conflits entre les humains en amont de leur survenue.

Et qui va être chargé de mettre en forme ce travail de séparation ? Dans un premier temps, l’architecte, légitimé par le soutien que lui apporte le roi. Mais quand il n’y a plus de roi, la légitimité des architectes s’érode. On lui demande alors de s’adjoindre les compétences d’autres professionnels – des ingénieurs notamment. Puis, on va demander à ces maîtres d’œuvre de soumettre leurs projets à différentes instances sociales, culturelles et politiques, représentant une multiplicité de points de vue : la protection de la nature, la protection du patrimoine, les intérêts des personnes handicapées, des enfants. Plus le pouvoir se dilue, plus la société se démocratise, et plus la mise en forme de l’espace public devient le fait d’une quantité importante de personnes. La question de l’espace public est devenue centrale dans le champ de l’urbanisme : la plupart des projets urbains s’argumentent aujourd’hui à partir des projets d’espaces publics et mobilisent les compétences et les avis d’une part encore croissante de la société civile. Désormais, tout le monde a son mot à dire sur le sujet.  Ce n’est plus la maîtrise d’ouvrage qui organise l’espace, mais ce qu’il faut appeler la maîtrise d’usage (D. Delbaere).

Ce qui complique les choses, c’est que clôturer un espace pour en partager l’usage est un acte mal vu. Nous savons intuitivement que l’espace est à tous. Il est le premier des « communs ». Il nous est donné comme une condition de notre existence au même titre que nos corps et que nos esprits : se l’approprier est donc scandaleux.

Peut-être pensons-nous aussi que la partition de l’espace doit rester discrète parce qu’elle est fondamentalement honteuse. En effet, tout partage de l’espace, même le plus démocratique possible, exclut malgré tout certaines catégories d’humains, en général les étrangers, les nomades et les clochards (R. Girard). Le partage de l’espace est plus ou moins intégrateur, mais il reste toujours injuste.

Une autre raison pour laquelle nous n’aimons pas les clôtures est que le propre des sociétés démocratiques est de privilégier la mobilité sociale. Contrairement aux sociétés à castes où la place de chacun est fixée par avance, les sociétés démocratiques sont fondées sur l’idée selon laquelle chacun peut être l’auteur de sa propre trajectoire sociale, de sa propre vie, et que donc les places des uns et des autres ne peuvent être assignées de façon fixe. Or, construire un mur, planter une haie, c’est précisément opérer une séparation durable, et même potentiellement définitive, de l’espace.

Pour toutes ces raisons, les clôtures, les éléments de séparation en général, sont généralement déguisées (O. Razac). Les murs maçonnés sont remplacés par des grillages transparents. Quand ce n’est pas possible, on plante des arbustes devant pour les assimiler à des haies. Certaines municipalités on fait le choix de ne pas clôturer les espaces mais de les surveiller au moyen de caméras. Ce problème donne lieu à des solutions parfois très inventives, comme les hahas, ces grands fossés imaginés autour des parcs anglais au XVIIIème siècle pour les séparer discrètement de la campagne alentour. On voit en tous cas par là que le partage de l’espace est devenu dans les sociétés démocratiques l’objet d’une création, d’un design, confié à des professionnels spécifiques dont la mission est d’opérer le partage non-violent de l’espace commun en sorte que ce partage ne soit pas vécu comme une partition mais entretienne l’idée d’une société ouverte, conviviale et démocratique.

De ce point de vue, il est intéressant d’observer comment la manière de construire les clôtures a changé radicalement entre l’Antiquité et l’âge classique dans le sens d’un escamotage visuel de la limite. Les espaces de la ville antique étaient foncièrement clos, architecturés. Leur archétype était le rempart, ce mur élevé, maçonné, doublé de douves, depuis lequel les assiégés pouvaient dominer les assiégeants et échapper à ses flèches. A partir du XIVème siècle, avec l’emploi de la poudre à canon, ce mode de défense devient peu à peu obsolète et on passe à une défense par fortification, dont le modèle nous est donné par Vauban. Les murs sont plus bas, moins épais, mais renforcés par la terre dont ils épousent le relief général. Les douves s’élargissent, accueillant une série d’obstacles intermédiaires contraignant le déplacement des assaillants et les exposant aux lignes de tir des défenseurs. On est passé d’une conception verticale et architecturale de la limite à une conception horizontale et paysagère, structurée par des lignes de vue (L. Mumford).

Désormais, ce qui fait le partage de l’espace, ce n’est donc plus la clôture mais la distance, ce qui implique de penser désormais l’espace public comme une étendue, et de là comme un paysage. Une pelouse publique pourra intéresser plusieurs catégories d’usagers, certains pour y jouer au football, d’autres pour y pique-niquer, pour y courir, s’y retrouver à l’écart, ou encore pour y rêvasser en silence. Comme ces usages sont a priori antagoniques, la solution la plus souvent choisie par les collectivités est d’attribuer à chacun une portion d’espace bien délimitée par une clôture, d’où la prolifération des ministade, des aire de jeux grillagée et plus généralement du mobilier urbain. Mais cette division de l’espace le rend trop petit pour certains usages, qui s’en trouvent exclus (mais y feront parfois retour à travers des actions rectificatives souvent qualifiées de vandalisme), et l’omniprésence des clôtures donnera le sentiment justifié d’un encagement généralisé.

Une autre solution sera au contraire de déclôturer l’espace et d’essayer d’augmenter autant que possible la surface de l’espace public, par exemple en supprimant certaines voies qui l’entourent inutilement ou en recherchant un peu plus loin un terrain plus vaste. Dans cet espace public agrandi et sans obstacle, chacun pourra s’installer à distance des autres et des usages bruyants pourront voisiner avec des usages nécessitant du calme. C’est l’échelle paysagère qui installe les conditions de la convivialité.

L’archétype de l’espace public démocratique est la plaine. La plaine contient l’utopie d’une société libre, non policée mais aussi fragmentée. Elle conçoit la convivialité comme une forme d’organisation et de dosage des solitudes, sur la base d’une sociabilité diffuse, moyen de se confronter sans s’affronter (A. Caillé). Elle substitue le côtoiement à la mixité sociale, et la polyvalence des espaces à leur spécialisation monofonctionnelle (T. Sieverts).

Ménager dans les tissus de la ville contemporaine de telles plaines est à la fois aisé et complexe. Aisé parce que depuis que les villes sont sorties de leurs remparts après la deuxième guerre mondiale, la matière qu’elle déploie à travers les campagnes est moins architecturale que paysagère. Les périphéries urbaines puis métropolitaines sont faites essentiellement d’espaces ouverts peu qualifiés : parkings, pelouses, enclaves agricoles, délaissés d’infrastructures, terrains vagues, espaces verts des grands ensembles, etc. Le modernisme architectural, en faisant prévaloir la « libération du sol », a préparé le terrain des grandes trames vertes que les métropoles cherchent aujourd’hui à aménager sur leurs territoires (D. Delbaere 2016).

Et pourtant, ces vides sont rarement considérés comme des opportunités. En France, les préceptes du développement durable ont été interprétés dans le sens d’une re-densification des centres urbains au détriment des périphéries. Les espaces ouverts des premières périphéries sont généralement considérés comme des réserves foncières pour l’urbanisation. Et la seconde périphérie, où se concentrent les situations d’exclusion sociale, se trouve ainsi orpheline de l’énergie programmatique que la construction de logements et d’équipements pouvait autrefois y introduire, et susciter par la même occasion la valorisation de grands espaces publics (parcs urbains, bases de loisir) à l’échelle de la société démocratique.

Il en va différemment dans d’autres pays, comme l’Allemagne, les pays scandinaves ou les Etats-Unis, où le Landscape Urbanism a théorisé l’hybridation de l’énergie urbanisatrice et de la production de l’espace public par le paysage.

Il est donc nécessaire que les plaines situées en périphérie des villes soient considérées comme des opportunités et non plus comme des réserves foncières ou comme des zones vertes sans destination.

Les disciplines du paysage se sont constituées depuis les années 1970 pour opérer une lecture qualitative de ces espaces et inventer des modes d’intervention économiques et écologiques à travers la démarche du projet de paysage (P. Donadieu), associant une large maîtrise d’usage à une lecture ouverte des plaines en tant que site, et des sites en tant que matrices des projets d’espaces publics (M. Corajoud).

Cette méthode ouverte repose sur deux idées centrales. La première est que la visée aménagiste doit ici passer au second plan, derrière une visée gestionnaire et néo-agricole. Ce qui détermine l’aspect et l’accessibilité d’une plaine, c’est certes l’aménagement qui y sera fait de chemins, de rampes, de terrasses, de pelouses, d’ombrages, mais c’est aussi et surtout la façon dont tout cela sera entretenu. La même pelouse, selon qu’elle est tondue six fois par an, ou fauchée annuellement, peut devenir un terrain d’évolution ouvert à tous ou une prairie réservée à quelques uns. Par ailleurs, les modes de gestion horticoles des espaces ouverts sont entrés en contradiction avec certains objectifs environnementaux que se fixent nos sociétés, notamment la conservation de la biodiversité et la réduction des produits phytosanitaires. Les contraintes budgétaires conduisent également les collectivités à réduire le nombre de jardiniers affectés à ces travaux. Il convient donc d’adopter vis-à-vis des plaines urbaines un raisonnement de type agricole, c’est-à-dire cherchant une économie de moyens et une efficacité maximum dans la mise à la disposition des espaces aux publics. Pour ce faire, les concepteurs d’espaces publics paysagistes réintègrent l’œil du paysan, qui évalue la fertilité d’un sol, cherche la bonne pente permettant l’évacuation naturelle des eaux de pluie sans ravinement, la bonne exposition au soleil. Le projet de paysage est fondamentalement un projet d’agriculture urbaine, d’ailleurs de plus en plus souvent nourricier comme le montre le développement des jardins partagés (J. Szask).

Cette manière de penser l’espace public à partir de ses composantes physiques essentielles renvoie à une expérience corporelle de l’espace (le chaud, le froid, l’humide, le sec, le lumineux, les sombre, le plat, la pente), et réintroduit ainsi la sensibilité dans la conception de l’espace. Or, corporalité et sensibilité sont deux dimensions subjectives que partagent tous les humains, et qui permettent d’engager entre eux un dialogue fécond au sein de la maîtrise d’usage. Selon que la sensibilité y est introduite ou non, la maîtrise d’usage devient soit une stérile juxtaposition d’expertises et de lobbys (produisant les effets déplorés au point n°5), soit une communauté d’humains habitant poétiquement le monde.

Le second procédé porté par le projet de paysage consiste à lier la mise en forme de la plaine à des figures familières du paysage tel qu’identifiées par les populations qui le vivent, conformément à la Convention Européenne du Paysage. La colline, le marais, les terrasses sont des formes simples, adaptées selon chaque situation territoriale, et en lesquelles les populations peuvent reconnaître un donné, un déjà-là à qui cette antériorité confère une forme d’autorité, de pouvoir d’organiser l’espace du commun (cf. point n°6).

Le projet de paysage a connu ses grandes heures durant les années 1970 à 2000. Il a été porté alors par une politique du paysage modeste mais constante, dont les sommets ont été la création d’un enseignement du paysage en France, la promulgation de la Loi Paysage en 1993 et la Convention Européenne du Paysage en 2000. Depuis, cette politique marque le pas. Les lois Grenelle ne mentionnent pas le terme. Les questions d’espace public ont été abandonnées au profit de considérations exclusivement environnementales, comprises comme légitimant un retour de la pensée technicienne sur l’espace urbain. Les efforts précédents pour introduire la sensibilité et le débat démocratique dans la conception des espaces collectifs ont été abandonnés au profit de la promotion d’outillages quantitatifs souvent issus du numérique (notamment les Systèmes d’Information Géograhique) et de procédures expertes.

La maîtrise d’ouvrage technocratique ne se transformera pas en maîtrise d’usage démocratique si l’aménagement de l’espace commun – le paysage que nous partageons- ne revient pas au cœur des préoccupations politiques. 

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