Comment l’homme se détruit lui-même

Mais ce commencement est bien antérieur à l’avènement de l’humanité. La forêt primaire est diversité et relations. Chaque élément la composant ne survie que par les dons, les échanges se faisant en permanence au sein de l’écosystème. Une forêt primaire est le résultat, sur des centaines de millions d’années, d’une lente complexification et évolution des relations, du cycle du don, donner, rendre, recevoir, au sein d’une infinité d’espèces du monde végétal, animal et des champignons.

Depuis son avènement, bien avant l’invention de l’agriculture, qui n’a fait qu’accélérer le phénomène, l’être humain a réduit cette complexité. Cela s’est fait par diminution des espèces et donc des relations, des échanges qu’il y avait dans les écosystèmes. On sait aujourd’hui que l’arrivée de Sapiens dans une région du monde a souvent provoqué en quelques milliers d’années la disparition d’une part importante des gros mammifères[1].

La monoculture et l’élevage industriel représentent le stade ultime de cette réduction de la complexité, donc des dons, des échanges, des relations.

La forêt primaire, par la richesse de son éco système, est un jeu à somme très largement positive. [2]

L’agriculture à base d’intrants, par son mode de calcul de la fertilisation (calcul des exportations que l’on cherche à compenser par des apports d’engrais chimiques) se voudrait un jeu à somme nulle. Mais ses partisans veulent ignorer les destructions que leurs pratiques entrainent. S’ils acceptaient de raisonner au niveau de l’écosystème, ils s’apercevraient que le solde est très largement négatif. Les engrais chimiques détruisent progressivement mais certainement les sols.[3]

Avec la monoculture et l’élevage industriel, l’homme a isolé la plante ou l’animal qui se retrouve seul face à ses prédateurs. En le privant de ses relations d’origine qui le protégeait[4], l’homme le rend incapable de se défendre, et se rend indispensable à la survie du système pervers qu’il a créé. Il croit alors avoir totalement pris le pouvoir sur la nature. Mais, il a quitté depuis longtemps le cycle du don au sens Maussien, donner, recevoir, rendre, pour s’inscrire dans une pure relation de domination et de destruction.

Réintroduire l’être humain dans les écosystèmes

Soit l’être humain saura renouer avec cette complexité des dons, inhérente aux écosystèmes[5], même s’il ne saura jamais recréer une forêt primaire, soit il disparaîtra comme espèce dominante de la planète. Ou plus exactement, il disparaîtra de toute façon comme espèce dominante, mais cette sortie se fera par le haut ou par le bas.

Par le bas, il se détruira lui-même en empoisonnant son environnement et en dégradant le climat au point de rendre la planète invivable pour lui, à échéance de quelques générations.

Par le haut, il apprendra à se réintroduire dans les écosystèmes et à participer aux échanges, aux relations, aux dons que nécessite le respect de ceux-ci. Il se situera alors dans une relation égalitaire avec les éléments de son environnement, s’interrogeant sur la valeur des dons qu’il fait, reçoit, rend au sein de l’écosystème dont il fait partie.[6]

C’est la philosophie de l’agro écologie. Elle permet, entre autres, de faire remonter le taux de matière organique des sols et donc d’en faire le puits à carbone le plus élémentaire, mais le plus efficace. Elle sait, dans certaines conditions, faire reverdir les déserts et ramener l’espoir. Progressivement, nous découvrons la puissance des relations symbiotiques entre plantes et champignons. Les perspectives sont très prometteuses. 

Se réintroduire dans les écosystèmes revient à respecter quelques règles simples :

﷒     Être neutre du point de vue des gaz à effets de serre,

﷒     Ne pas polluer,

﷒     Protéger les forêts et leurs habitants (y compris humains),

﷒     Protéger les zones humides et les prairies naturelles,

﷒     Protéger les mers et les océans.

 

Un levier efficace

Si ces règles sont simples, leur mise en œuvre est complexe. Elle est même doublement complexe. 

D’une part, par le nombre de décisions que nous allons devoir prendre pour appliquer ces règles, et même déjà pour identifier les bonnes décisions. Que devrons-nous changer dans nos modes de vie, de production, de consommation ?

D’autre part, par le nombre d’acteurs impliqués, puisque chaque citoyen, chaque consommateur, chaque entreprise, chaque collectivité est concernée.

Formulé de cette manière on peut d’emblée être très sceptique concernant la solution règlementaire qui, telle qu’elle est pratiquée, repose sur un système jacobin ne faisant pas confiance dans les capacités des citoyens à se comporter de manière responsable. D’autant plus qu’une réglementation complexe favorise le travail des lobbys, chacun s’ingéniant discrètement à détricoter la part lui revenant.

Or comme l’écrit Geneviève Azam « Une fois le don de la nature admis et reçu comme tel par les humains l’opposition entre nature et société n’a plus de sens, et rendre pour assurer la perpétuation de l’alliance devient une obligation évidente. »[7]

Même « Si le temps peut être réversible en matière financière, si des dettes peuvent être annulées, il est irréversible dans le domaine écologique comme en témoignent nombre de destruction définitives et l’épuisement des ressources renouvelables. » [8]

Mais si rendre est une obligation et qu’il y a urgence, l’expérience nous montre tous les jours que l’on ne peut se contenter de la bonne conscience écologique de chacun et surtout de celle des multinationales qui mènent le monde, même si la prise en compte des problèmes écologiques progresse.

Une solution à notre connaissance n’a pas été explorée à la mesure de l’effet de levier qu’elle est susceptible d’avoir. Il s’agit de la voie fiscale. Cela implique une révolution à la mesure des enjeux et des urgences auxquels nous sommes confrontés.

Elle consisterait à basculer, sur 10 ans, tous les prélèvements obligatoires[9], sur des taxes sur les gaz à effets de serres et sur la pollution. Cette décision devrait être prise au niveau européen.

Les consommateurs et les entreprises seraient ainsi fortement orientés dans leurs choix, et de manière cohérente. Ils seraient incités à avoir un comportement écologique.

Par ailleurs, tous les états européens se retrouveraient avec une fiscalité et une protection sociale, fonctionnant sur les mêmes règles. Le dumping intra européen cesserait. Cette nouvelle politique fiscale aurait un effet fédérateur.

L’UE mettrait en place des barrières douanières écologiques,

  • afin de protéger nos entreprises et nos citoyens des importations ne respectant pas les mêmes règles,
  • mais aussi pour faire de l’UE, premier marché mondial, une référence en matière d’environnement, et une incitation vis à vis de nos partenaires commerciaux pour qu’ils participent à notre démarche.

La mise en œuvre de ces mesures basculantes serait facilitée par un des piliers de l’approche systémique : un système s’auto-organise. Cela déboucherait sur une société beaucoup plus horizontale, organisée autour de quelques grands principes connus de tous, mais avec une mise en œuvre dans laquelle ceux qui réalisent sont largement impliqués.[10]

 Cette révolution fiscale vue du don

Cette révolution fiscale traduirait une prise en compte radicale de l’urgence écologique, une inversion de nos modes de pensée et d’agir. Mais dans cette révolution copernicienne, la forte incitation fiscale pour un comportement écologique ne serait pas antinomique avec la philosophie du don. Au contraire, cette dernière serait d’autant plus nécessaire pour que chacun évolue au mieux dans cet univers changeant à un rythme rapide. Ce serait même un guide, une permanence, un refuge, une source de solutions innovantes. Elle s’appliquerait bien sûr, entre les humains, mais aussi dans les relations entre les humains et les entités constituant la nature et considérées alors comme des sujets.

 Ce monde serait conforme aux 4 principes convivialistes 

  • « Principe de commune humanité » 

Si la mise en œuvre de la politique définie est pensée au niveau de l’UE, c’est que malgré ses incohérences actuelles, elle reste un territoire relativement homogène à l’échelle de la planète. De plus, même déclinant, son poids économique reste très important. Quant à son poids politique, si les européens arrivent à se mettre d’accord sur un tel sujet, il sera déterminant. L’objectif, à terme, est de proposer, d’échanger des solutions avec le reste de la planète et de rechercher des relations apaisées avec l’ensemble de ses habitants. Ce projet est totalement compatible avec le respect des différences de couleur de peau, nationalité, langue, culture, religion, richesse, sexe ou orientation sexuelle.

  • « Principe de commune sociabilité » 

Cette métamorphose ne sera simple pour personne, mais elle pourra se vivre de manière harmonieuse car elle est l’occasion de raviver le lien social à tous les niveaux de nos sociétés. Ces liens devenant alors un atout pour la métamorphose. L’évolution des rapports villes-campagnes permettra une fluidification de ceux-ci[11].

  • « Principe d’individuation » 

Cette métamorphose débouchera sur un plus grand choix pour orienter sa vie, développer ses capabilités en toute liberté et sans nuire à celle des autres. Ce sera pour chacun l’occasion de s’interroger sur son rôle dans la société.

  • « Principe d’opposition maîtrisée » 

Ce grand virage sera pris sous l’influence du levier fiscal. Ceux qui ne souhaiteront pas aller dans cette direction participeront plus largement, par leurs impôts, au fonctionnement de la collectivité. Cela concourra à une diminution des tensions.

Les travaux d’isolation, les énergies renouvelables, l’agrobiologie seront source d’emplois ce qui facilitera les rapports sociaux.

La forte taxation des produits pétroliers dans l’UE aura pour conséquence une forte baisse de la consommation et donc des prix à la production. Cela diminuera les recettes de pays qui aujourd’hui utilisent cette richesse comme un outil de domination sur leur population et au niveau international. Il en résultera une diminution des tensions au niveau mondial.

Ce choix répond aussi aux cinq questions posées par les convivialistes :

  • Morale ; qu’est-il permis d’espérer ?

Se réintégrer dans les éco systèmes nous permettra de découvrir l’infinie richesse des dons de la nature, mais aussi de constater à quel point elle est généreuse lorsqu’on lui fait confiance. Il ne s’agit pas aujourd’hui de revenir au stade chasseur-cueilleur mais de s’appuyer sur nos connaissances pour redéfinir, affiner les relations entre l’être humain et son environnement. C’est la sobriété heureuse chère à Pierre Rabhi, mais c’est aussi la technologie passée au crible de ces règles fiscales pénalisant fortement la production de gaz à effets de serre et la pollution.

Que doit-on s’interdire ?

Rien, à partir du moment où nous respectons les écosystèmes et nos semblables.

  • Politique ; quelles sont les communautés politiques légitimes ?

Celles qui accompagneront cette révolution écologique et qui retisseront le lien social et protègeront les victimes des destructions-créatrices d’emplois inévitables dans cette métamorphose. Celles qui veilleront à ce que le politique prime sur l’économique, l’intérêt commun prime sur l’intérêt particulier, en se souvenant que pour avoir envie d’entreprendre l’être humain a besoin de liberté. Celles qui se battront pour que la finance soit au service de l’économie et non l’inverse.

  • Ecologique ; que nous est-il permis de prendre à la nature, que devons-nous lui rendre ?

 Nous devons nous inscrire dans les grands cycles naturels, eau, CO2, azote, … sans les perturber, sans les polluer. Il s’agit de ne plus pratiquer une exploitation minière de la planète mais de stimuler, enrichir les échangent dans les écosystèmes. Nous devons-nous inscrire dans une économie circulaire. Tout ce que nous produirons devra être totalement recyclé.

  • Economique ; quelle quantité de richesse nous est-il permis de produire ?

Un écosystème est un jeu à somme positive. Une fois réintroduit dans l’écosystème, l’être humain par son comportement peut en améliorer les échanges, les dons et donc ce dont il pourra bénéficier.

  • Spirituelle ; quel sens ?

Le sens de la vie, c’est la vie. Celle de chacun d’entre nous, celle de nos enfants, nos petits-enfants, de nos frères humains, et non humains, du monde végétal, de nos paysages, …

Nous venons de si loin, dépositaire de tellement de choses, nous n’avons pas le droit d’être ceux par qui tout cela va s’arrêter.  D’autant plus que nous sommes totalement conscients des responsabilités que nous avons de cette situation, et que nous connaissons les règles à appliquer pour qu’elle évolue favorablement.

 « Taxons la pollution,  pas le travail » [12]

Cette proposition pourra paraître utopique au lecteur, et il aurait de multiples raisons de le penser. Mais avant de choisir un itinéraire, avant de boucler nos valises, généralement nous nous posons la question de la destination. Si nous ne savons pas répondre à la question où allons-nous, les chances de trouver le bon itinéraire sont infimes.

La question de la destination est première. C’est elle qui donne l’énergie pour avancer, trouver les solutions, prendre des risques, repartir malgré les échecs. C’est elle qui peut fédérer les contraires, les intelligences, accélérer le cycle du don. C’est encore elle qui peut faire que l’impossible devienne possible.

 

 Etienne Levesque

 

 

[1] Yuval Noah Harari, Sapiens : une brève histoire de l’humanité, Albin Michel.

[2] La forêt amazonienne émet l’équivalent de 20 milliards de tonnes d’eau par jour, plus que le fleuve Amazone n’en rejette dans la mer.

Les arbres émettent des fragrances, des odeurs, qui se précipitent en une poussière très fine, les « pixy dust ». Ce sont ces particules invisibles qui participent à la formation des nuages et qui engendrent ensuite des pluies relativement fortes, mais douces, très génératrices de vie. (…)


La forêt amazonienne a su perpétuer sa biodiversité depuis cinquante mille ans (…) L’Amazonie s’est développée de manière ininterrompue pendant tout ce temps parce qu’elle a précisément une capacité à produire un climat favorable à elle-même... Avec les racines des arbres qui plongent à plus de 20 mètres de profondeur, la forêt est liée à un océan d’eau douce sous ses pieds. Même dans des conditions externes défavorables, l’Amazonie pourrait encore créer des pluies. Bourcier (Nicolas), Un effort de guerre pour reboiser l’Amazonie, Antonio Donato Nobre, spécialiste du climat, s’alarme de l’impact de la déforestation sur les cycle de l’eau,sélection hebdo du Monde du 29/11/14, p.4.

 Non contente de produire de la pluie pour elle-même, la forêt amazonienne l’exporte. Une bonne partie de la région sud du continent est arrosée plusieurs mois par an, par des pluies originaires de l’Amazonie. La chaîne des Andes, avec ses 6000 m d’altitude, fait barrière et permet d’arroser un vaste quadrilatère, jusqu’à Buenos Aires, qui réalise 70 % du PIB sud-américain. À cette même latitude, que ce soit en Afrique ou en Australie nous retrouvons des déserts.

 La forêt est un régulateur du climat. Il n’y a pas d’ouragan en Amazonie.
 Etienne LEVESQUE, La Métamorphose, réintroduire l’être humain dans les écosystème, L’HARMATTAN, juillet 2016, P 236.

[3] Dans les régions de grande culture, ne bénéficiant pas d’apport de fumier, en un demi-siècle, les sols ou pu perdre jusqu’à la moitié de leur matière organique, qui comme chacun sait est constituée essentiellement de carbone. Vers de terre et champignons peuvent avoir totalement disparu.

[4] Dans un écosystème complexe un prédateur voit son développement limité par un autre prédateur. Un équilibre s’installe.

[5] « … n’avons-nous pas intérêt à développer ce qu’on pourrait appeler un bio centrisme ou un animisme méthodologique qui accorde à la nature et aux entités qui la constituent un statut de quasi sujet ? … Et du point de vue d’une écologie généraliste ce n’est qu’en attribuant aux être de la nature, aux vivants tout au moins, une quasi-subjectivité, et en entrant avec eux dans un rapport vécu et pensé par nous, comme un rapport de don-contredon, que nous pourrons les reconnaître, les valoriser et les préserver inconditionnellement ... Ne les exploiter que dans cette limite et y trouver ainsi les conditions de notre propre survie. » Alain Caillé, Philippe Chanial, Fabrice Flipo, Que donne la nature ? l’écologie par le don, Présentation, La revue du MAUSS, 2013, N°42, p.15

[6] « Bref ce n’est qu’à condition qu’Homo sapiens accepte de subordonner ses intérêts au bien de l’ensemble de la communauté biotique – donc de sacrifier sa position de Maître de l’Univers pour adopter une perspective écocentrée – qu’il pourra paradoxalement assurer sa vie et sa survie sur terre. » Philippe Chanial, La nature donne-t-elle pour de bon ? L’éthique de la Terre vue du don, La revue du MAUSS, 2013 N°42, p.69

[7] Geneviève Azam, Une dette écologique ?  La revue du MAUSS N°42, 2013, p.39.

[8] Idem, P32.

[9] Cette règle souffrirait deux exceptions, d’une part, les taxes sur le bâtis dans les grandes villes et d’autre part, un impôt sur les très grosses fortunes. Pour plus de détails voire « La Métamorphose, réintroduire l’être humain dans les écosystèmes », Etienne LEVESQUE, L’HARMATTAN, juillet 2016.

[10] « C’est la démocratie qui rend compétent et non pas la compétence qui permet d’être démocrate », Antoine Bevort, Démocratie, populisme et élitisme … Revue du MAUSS n°43, 2014, p.129

[11] « La Métamorphose, réintroduire l’être humain dans les écosystèmes », opus citatum.

[12] Dans ce slogan la pollution est prise au sens large et intègre la production de gaz à effet de serre. Par ailleurs l’essentiel des prélèvements obligatoire aujourd’hui sont, soit liés au travail (charges sociales), soit fortement corrélé à celui-ci pour une entreprise donné (TVA, IS, …)

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