Trop souvent, le débat public se porte directement sur les moyens, au détriment de la question du sens de ce que nous attendons de la vie en société. Les propositions qui suivent découlent de cette préoccupation. Plutôt que des mesures, elles formulent trois caps.

Le premier cap concerne le domaine économique, social et environnemental. Il s’agit de contrecarrer l’arrogance de l’individu néolibéral, qui estime devoir sa réussite à lui seul et qui prétend que les autres ne doivent s’en prendre qu’à eux-mêmes s’ils sont moins performants. Cet étiolement des solidarités appelle une critique des pratiques actuelles de management, qui surestiment la contribution de l’individu par rapport à celle du collectif. Cette incapacité à reconnaître ce que nous nous devons mutuellement doit être combattue par l’introduction dans l’économie d’une part de gratitude. Ce sentiment consiste à s’émerveiller de ce que nous recevons - de la société comme de la nature - au lieu de s’en accaparer les bénéfices frénétiquement. La gratitude réplique à l’économie de prédation, qui génère l’injustice économique et sociale, mais aussi le pillage des ressources de la planète. Elle y introduit le sens du soin que requièrent les biens dont nous avons la garde.

Le second cap est d’ordre politique. Il consiste à éprouver l’agir en commun comme une expérience pédagogique pour tous, qui appelle la participation de tous, au profit du mûrissement de l’ensemble des opinions en présence. Cela suppose de réhabiliter l’éthique de commune humanité, à l’encontre de la tentation des élites gouvernantes et de tous les communautarismes de faire sécession. Il convient donc de vivifier et multiplier les espaces intermédiaires, en sorte que des pratiques participatives désamorcent les raidissements identitaires et corporatistes. Ce renforcement des institutions de la démocratie continue ne peut que conduire à relativiser la notion abstraite de souveraineté, simple inversion du principe monarchique, au bénéfice de la notion concrète d’interdépendance, issue de l’expérience pratique de la vie en société. Ce rééquilibrage peut fournir un sens renouvelé à la construction européenne, actuellement compromise par les conflits entre souverainetés nationales.

Le troisième cap relève des manières de penser. Nous devons développer une culture du compromis. La société française éprouve actuellement les plus grandes difficultés avec l’altérité. C’est ainsi qu’elle a exprimé sa solidarité en clamant « Je suis Charlie », alors qu’il s’agirait plutôt de se déclarer solidaire d’un autre qui n’est pas soi. C’est sans doute qu’elle peine à concevoir qu’il y ait de l’altérité en chacun de nous. Une articulation moins binaire entre soi et l’autre aiderait à surmonter les dichotomies stériles qui tendent à opposer actifs en emploi et chômeurs, bien portants et malades, amis et ennemis, etc. Cela requiert d’en appeler à une culture de l’invention et de l’utopie. Puisque le principe de non-contradiction n’y a pas cours, l’imagination est un lieu où les antagonismes sclérosant peuvent se déconstruire. Un tel enjeu concerne l’éducation nationale, mais aussi les médias publics et tous les acteurs de la sphère culturelle. Ce travail  permettrait d’accueillir avec confiance l’inattendu, l’étranger, l’avenir.

Ces trois propositions enchâssées contribuent à raviver le sens du passé, par la gratitude, celui du présent, par le goût du vivre-ensemble, et celui de l’avenir, par un imaginaire inventif. En réarticulant passé, présent et avenir, ils rétablissent une temporalité orientée et remédient, par la dynamique d’un projet, à l’humeur déboussolée de l’urgence catastrophée et de l’adaptation à marche forcée.

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