Tribune par Alain Caillé

LIBERATION

Libération a judicieusement consacré les cinq premières pages de son numéro du mardi 13 août au problème qui, de toute évidence, va devenir la question centrale des prochaines décennies : «Comment faire sans croissance ?» On ne peut que se réjouir que cette question se trouve ainsi formulée, sans fards et, du coup, introduite dans le débat public, alors que la classe politique, toutes tendances confondues, se révèle incapable de l’affronter et d’imaginer autre chose que des formules magiques variées pour tenter de faire revenir la croissance disparue comme si elle était l’unique remède concevable à tous nos maux. Mais on doit aussi regretter que ce débat, si crucial, ne soit abordé qu’avec trop de timidité et guère saisi dans toute son ampleur. «En devenant structurelle, la croissance zéro pourrait impliquer des changements radicaux dans la société française», explique la première page de Libération. Mais ce n’est pas seulement la société française qui est concernée, c’est l’ensemble de la planète ! Et ce n’est pas tant un problème de politique économique qui est posé - même s’il se pose également - qu’un problème de philosophie politique. Résumons-le brutalement : serons-nous encore partisans de la démocratie, la désirerons-nous pour elle-même, si elle cesse d’être associée aux forts taux de croissance de l’après -Seconde Guerre mondiale et à une perspective d’enrichissement matériel toujours plus important pour chacun d’entre-nous et pour nos enfants, jusqu’à la fin des temps ? Dans les démocraties post-totalitaires des bientôt soixante-dix dernières années, qu’est-ce que nous avons véritablement aimé : les valeurs démocratiques en tant que telles, ou l’aisance financière qui en semblait indissociable ? Et réciproquement : serons-nous encore démocrates, la démocratie sera-t-elle susceptible d’universalisation si la perspective d’une croissance zéro se généralise ?

C’est cette question qu’il nous faut désormais affronter dans toute son ampleur puisqu’il devient manifeste, pour qui sait regarder, que la croissance est structurellement atone dans les pays dits développés si on en retranche ce qui est dû aux bulles spéculatives financières et immobilières (si délétères par ailleurs) et que c’est également ce qui guette à assez courte échéance les pays émergents à forte croissance actuelle, voués à connaître le sort du Japon, qui ne parvient toujours pas à redémarrer malgré les Abenomics. Et, en tout état de cause, la planète est absolument incapable de supporter écologiquement une généralisation du niveau de vie occidental actuel. Voilà en tout cas la question, celle de la possibilité d’une démocratie forte hors croissance, qui a réuni une soixantaine d’auteurs de divers bords idéologiques ou théoriques, français et étrangers, dans un Manifeste convivialiste paru en juin. (2)

Impossible de résumer ici ce texte qui s’essaie à fixer les termes d’un consensus possible sur les grands traits d’une morale, d’une politique, d’une écologie et d’une économie adaptées à une démocratie post ou a-croissantiste. Mais trois points doivent être soulignés ici.

En premier lieu, et pour dissiper toute équivoque, il est clair que la récession française et européenne actuelle, due aux politiques économiques suicidaires dictées par les marchés financiers, est parfaitement catastrophique. Jean-Paul Fitoussi a raison d’y insister. Mais on ne peut pas le suivre lorsqu’il glisse de l’idée, juste, qu’il y a urgence extrême, à court ou moyen terme, à sortir des politiques récessionnistes, à celle qu’à long terme seule une croissance forte et durable pourrait nous épargner le retour de la barbarie. C’est ne pas vouloir voir que les forts taux de croissance que nous avons connus sont des exceptions historiques qui ne se reproduiront pas et qu’ils ne sont en tout état de cause écologiquement pas soutenables.

Reste alors à se demander, en deuxième lieu, si l’absence de croissance est intrinsèquement et nécessairement catastrophique et, donc, de quelle croissance il s’agit. On ne parle, en réalité que de croissance du PIB, autrement dit, pour l’essentiel, de la valeur monétaire des biens et services vendus sur le marché. Or il n’y a aucune corrélation naturelle et automatique entre le prix d’un bien et son utilité ou sa désirabilité. Par exemple, le prix des ordinateurs, des smartphones ou des tablettes diminue presque aussi vite que leurs performances s’accroissent. C’est d’ailleurs une des raisons essentielles de la faible croissance que nous connaissons. Et, symétriquement, les multiples travaux de recherche menés depuis deux ou trois décennies sur les déterminants du bonheur montrent que depuis les années 70, il n’y a plus de corrélation entre croissance (du PIB) et sentiment de bien-être ou de bonheur. Ce qu’il nous reste à inventer c’est donc une société de faible croissance du PIB mais de forte croissance du bien-être et du bien vivre.

D’innombrables expériences, révoltes, théories et initiatives vont dans cette direction à travers le monde. Ce qui leur manque, c’est la claire conscience de ce qu’elles ont en commun et l’explicitation d’un fond doctrinal partageable minimal. Ce qu’elles ont en commun, c’est la recherche d’un bien vivre même sous régime de croissance zéro. Et quant au fond doctrinal il est à inventer au-delà des grandes idéologies politiques de la modernité, libéralisme, socialisme, communisme, anarchisme, désormais impuissantes à nous tirer d’affaire parce qu’elles reposaient toutes sur l’idée que le problème premier de l’humanité étant la rareté matérielle, la solution première ne pourrait être que l’accroissement indéfini de la production matérielle. Convivialisme est le nom de la doctrine post ou a-croissantiste qui se cherche en affirmant que le problème premier de l’humanité est moins celui de la rareté matérielle que celui de savoir comment organiser les rapports sociaux pour que les humains puissent «s’opposer sans se massacrer» (Marcel Mauss).

(1) Coauteur du «Manifeste convivialiste. Déclaration d’interdépendance», le Bord de l’eau, juin 2013.

(2) Parmi les auteurs français : Claude Alphandéry, Geneviève Azam, Barbara Cassin, Denis Clerc, Thomas Coutrot, Jean-Baptiste de Foucauld, Philippe Frémeaux, Roland Gori, Jean-Claude Guillebaud, Hervé Kempf, Serge Latouche, Jean-Louis Laville, Gus Massiah, Dominique Méda, Edgar Morin, Yann Moulier Boutang, Bernard Perret, Roger Sue, Patrick Viveret etc.

Un autre monde est non seulement possible, il est absolument nécessaire

ET URGENT. MAIS, COMMENT DESSINER SES CONTOURS ET LE PENSER ?

Ce site se propose d’être un espace de rencontre entre tous ceux qui, dans l’esprit du Manifeste convivialiste  , inventent des formes de démocratie post-libérale et post-croissantiste, en théorie ou en pratique.

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