Le projet de loi de santé nous réveille d’une douce dérive de toute puissance sur la maladie et la mort : nous avons les moyens de nous soigner, voire d’échapper à la mort !

Nous étions tellement sûrs que le progrès apporterait forcément des solutions, que nous en avons oublié le bon sens et la réalité du corps humain, qui obéit à un temps qui n’est pas celui d’une machine.

Ne pas tomber malade, ne pas se rendre malade, ne pas se blesser, demande de faire attention à soi, de se respecter.

Le repos, l’alimentation adaptée, la diète ou le jeûne, les plantes, la prière ou la méditation, la parole, la présence de l’autre, sont du temps à se donner, et que la société ne nous autorise plus : il faut être productif, actif, participatif… et surtout pas rétif !

C’est pourtant ce temps dont le corps a d’abord besoin pour se respecter en tant qu’individu.

Nous étions tellement sûrs que la croissance économique serait infinie, que nous avons cru que les moyens financiers ne nous feraient jamais défaut : pourquoi perdre du temps quand nous savons soigner vite ? Les traitements sophistiqués et coûteux sont devenus la règle.

Mais la réalité est là et la fuite en avant n’est plus possible.

La réponse apportée au fil des 20 dernières années est le transfert des dépenses publiques de notre système de santé vers le secteur privé. Les lois se sont enchaînées jusqu’à celle qui met la touche finale : le projet de loi de santé qui repasse à l’assemblée nationale à partir du 17 novembre.

Les médecins, partis de la lutte contre le tiers payant au printemps, se retrouvent dans une problématique existentielle à l’automne : quel est le sens du métier de soignant si l’objectif n’est plus le soin à la personne mais la rentabilité au profit d’une structure commerciale ?

Que deviendra la relation de confiance avec le patient lorsque les secrets confiés dans le dossier médical seront partagés avec des assurances et des banques ?

Quelle part restera à l’intelligence et à l’expérience clinique si le diagnostic est délégué à un algorythme de programme informatique ?

Quelle sera la considération de la condition humaine si le soin dépend non des besoins de la personne, mais de son contrat d’assurance ?

Dans une société où la pensée s’efface devant le calcul comme la politique devant l’économie, cette « solution » déconstruit un peu plus l’identité de la France : transformer la santé en commerce, c’est renoncer à la prise en charge publique, solidaire et universelle érigée en 1945.

Ce n’est pas rien.

C’est certainement la raison pour laquelle cette mutation se fait par petites touches, en catimini, l’air de rien, sur la petite musique de « nous n’avons pas le choix ».

Or c’est une offense que de nous faire croire qu’il n’y a pas d’autres solutions.

C’est comme affirmer que la pensée, la réflexion, l’intelligence ne peuvent plus s’exercer car les chiffres ont parlé !

Et bien non : les professionnels du soin ne peuvent se taire et accepter que la souffrance humaine soit réduite à un devis ou soit confiée à un ordinateur.

Nous sommes à la croisée de chemins où l’on s’interroge sur le sens de la santé, et du soin. Sur les facteurs et les conséquences. Sur les choix de société et les choix personnels. Sur ce qui nous fait individu unique. Sur le sens de notre vie.

L’invité surprise du 21° siècle, la problématique environnementale, nous oblige à arrêter notre délire de toute puissance et d’infini : non, les solutions technologiques ne nous sauveront pas ! Elles vont au contraire aggraver la situation puisqu’elles consomment des terres rares, de l’énergie et produisent des déchets.

Or notre médecine est de plus en plus technologique et donc de plus en plus coûteuse, alors que le coût de la pollution sur notre santé, lui, n’est pas compté dans les savants calculs de nos économistes de la santé !

Finalement, n’est-ce pas réinterroger la notion de progrès ? Si le progrès nous tue, est-ce vraiment un progrès ?

Qu’est-ce que le progrès au XXI° siècle, au vu des nouveaux paramètres environnementaux et sociaux ? Remplacer les humains par des machines pour leur donner la liberté de faire autre chose n’est-il pas un leurre qui permet surtout de vendre des machines ?

Que devient l’humain ?

Les questions se posent à l’identique pour notre système de santé : transformer le soignant en producteur de soins pour le compte d’une structure commerciale au prétexte de diminuer les dépenses publiques n’est-il pas un leurre qui permet surtout aux structures commerciales de s’enrichir ?

Que devient l’humain ?

Le pouvoir de l’intelligence collective ne peut s’exercer qu’en décalant notre propre réflexion de sa place unique : accepter d’écouter l’autre et d’y trouver des idées, sans avoir peur d’y perdre son identité est valable si l’on est sûr de son identité.

Pour la médecine française, l’identité s’est construite sur deux valeurs : le serment d’Hippocrate et la prise en charge de soins par notre système public, solidaire et universel.

C’est ce qui se joue en ce moment, et qui n’appartient pas qu’aux seuls professionnels de soin : c’est aussi l’identité de la France.

C’est donc à chacun de nous, malade potentiel, de dire de sa place et avec ses mots, ce que nous voulons pour affronter cette injustice de la maladie, commune à l’espèce humaine.

Dr Nathalie FERRAND

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