GENS DES HAUTS est une nouvelle coopérative qui s’établit dans les Hautes-Alpes. Elle est animée par une équipe de personnes aux parcours et compétences variés, attachées à ce magnifique territoire de montagne, soucieuses de son devenir et engagées dans un agir citoyen. La coopérative inscrit son action dans une démarche globale d’émancipation des personnes et des territoires, convaincue que l’autonomie se construit dans l’interdépendance, avec d’autres donc. Pluriactive, elle oeuvre, entre autre, dans un champ couvrant les toilettes sèches, le compostage, le travail du bois, l’autonomie alimentaire, la lecture et l’accompagnement de projets.

Pour présenter plus avant notre démarche, nous proposons d’y rentrer par la porte de notre ‘’jardin’’. Dans un second temps, nous évoquerons notre rapport à l’économique. Puis, nous conclurons par une invitation à la coopération.

Le jardin & alimentation

Nous pensons que nous alimenter en consacrant du temps à produire et chercher dans nos jardins ce dont nous avons besoin et à nous approvisionner dans des lieux et auprès de personnes qui font du sens parce qu'ils s'inscrivent dans une logique de qualité et de circuits courts est une façon de contribuer à la préservation des ressources de la planète et de diminuer notre empreinte écologique.

Nous cultivons actuellement plusieurs 'jardins'.

Deux jardins potagers partagés, l'un à Guillestre et l'autre à Briançon. Le troisième n'est pas du même ordre : il s'agit de notre territoire ou de nos territoires de vie d'où nous tirons une partie de notre alimentation. C'est un territoire de cueillette, de glanage, d'échanges, de partages... A force de le parcourir, nous en détenons une connaissance fine et lui vouons un attachement fort. Ces jardins sont des lieux dont nous prenons soin... en n'utilisant pas de produits chimiques, en mettant en pratique des techniques culturales respectueuses de l'environnement ou en n'y prélevant que ce dont nous avons besoin. Ce sont des 'lieux' que nous cultivons au sens de la célèbre maxime de Voltaire qui nous renvoie à la pondération dont nous faisons preuve en tant que jardinier.

Ces jardins sont des lieux où nous prenons du temps.

Du temps pour vivre, pour observer, pour essayer de comprendre ce qu'il se passe, prendre conscience de la complexité et de la richesse de la nature, de la difficulté de produire des aliments et de la fragilité de l'humanité au sein de l'écosystème planétaire.

Faire nos jardins, récolter nos légumes, produire nos confitures, extraire nos jus de fruits, stocker, trouver et expérimenter des façons intéressantes de cultiver et de conserver tout ça, chercher et cueillir des plantes sauvages..., c'est une façon de se réapproprier l'espace et la production, de se donner une part d'autonomie.

Du temps pour partager.

Nos jardins sont aussi des lieux de sociabilité, de rencontre, d'échanges, des endroits où l'on prend du temps ensemble ce qui nous permet parfois de répondre aux diverses questions qui naissent au jardin.

Dans le jardin partagé de Briançon, les semis sont faits à plusieurs et ensuite la récolte est partagée entre tous en fonction des besoins de chacun. Ce jardin est un lieu d’échange d'expériences et de pratiques, de créativité et donc d'apprentissage réciproque. Il est aussi une occasion unique pour les jardiniers de pouvoir partager ou donner une partie de leur production au gré des occasions qui se présentent.

Mais donner c'est donner encore une fois de son temps : discuter avec le voisin alors qu'il y a plein d'autres choses 'importantes' à faire ou encore se livrer à la visite 'rituelle' du jardin lors du passage d'un ami...

L'esprit du don anime nos jardins...

Cette forme de jardinage est synonyme de liens, de simplicité et d'économie de moyens parce qu'elle fait appel à des processus biologiques gratuits (produire ses graines, faire ses boutures...) ou à de l'échange (fabriquer une serre ensemble...), alors qu'on ne nous parle aujourd'hui que de pouvoir d'achat.

Ces jardins s'intègrent pleinement dans notre système d'activités coopératif.

Dans la mesure où réduire notre dépendance aux seuls revenus monétaires et faire notre part pour une société que nous voudrions plus autonome, économe et respectueuse de l'environnement, sont des motivations fortes dans la façon dont nous articulons et menons nos différentes activités, nos jardins prennent une place toute à fait légitime dans notre organisation.

Alors que le modèle de société dominant repose sur la recherche illimitée du profit et de la consommation, alors qu'on ne nous parle aujourd'hui que de pouvoir d'achat, faire nos jardins c'est revenir à des préoccupations simples et se contenter de ce dont nous avons vraiment besoin.

Lorsque nous faisons, donnons ou échangeons nos plants, nos boutures, nos marcottages, nos repiquages, nos savoir faire, lorsque nous produisons nous même nos graines, que nous cueillons en montagne, nous faisons appel à des processus biologiques gratuits.

Alors que le modèle de production qu'on nous impose consomme au moins 10 calories d'énergie pour chaque calorie effectivement disponible dans notre assiette, cultiver nos jardins c'est contribuer à limiter les besoins en pétrole pour transporter et transformer les aliments, en réduisant la distance entre le lieu de production et le lieu de consommation.

Jardiner est une activité écologique de par son rythme empreint de lenteur.

La patience est parmi les vertus les plus importantes au jardin. Elle s'acquière en effectuant des tâches chronophages et parfois répétitives et manuelles. Ces tâches sont empreintes de lenteur, une lenteur qui contribue à réduire le temps disponible pour d'autres activités éventuellement plus polluantes et qui fait du jardinage une activité éminemment respectueuse de la planète : le simple fait de jardiner est donc une sorte de marque de sagesse qui s'oppose à l'accélération folle de l'emprise de l'homme sur la terre.

Cette lenteur a pour effet bénéfique de stimuler la réflexion et de laisser libre cours à la pensée.

Dans une société qui nous pousse à courir sans arrêt, nos jardins sont comme des possibilités offertes de nous soustraire au temps, de profiter de l'instant présent, de ne pas passer à coté de l'essentiel...

L'humilité est une autre des vertus que nous cultivons dans nos jardins.

Comme le marcheur, le jardinier est homme de la terre parce qu'il la travaille comme un artisan : comme le marcheur, il ne se sent pas supérieur mais au contraire pétri de cette terre qu'il travaille patiemment de ses mains, humble.

Humilité dans le fait d'accepter que rien n'est jamais acquis et que les imprévus sont toujours au rendez vous au jardin.

Humilité aussi simplement dans le fait de produire nos légumes tout au long de l'année comme le faisait la plupart de nos ancêtres paysans.

Humble qui vient de humus, étymologiquement terre.

Et voilà qui finalement nous ramène à nos activités de compostage...

L'ensemble des déchets émanant de ces jardins est composté. Cela nous permet de produire quelques m de compost par an, un compost qui finit par retourner d'où il vient. Les déchets issus de nos chantiers d'élagage et de l'activité d'entretien d'espaces verts en multiservices, après broyage, sont également mélangés au compost pour mieux l'équilibrer ou valorisés en paillage au potager. Cela nous permet de limiter les arrosages en été et de produire des semences de plus en plus résistantes à la sécheresse.

Ces jardins sont étroitement liés à des préoccupations alimentaires qui nous font rechercher des productions de qualité, en circuit court et des producteurs engagés dans des démarches environnementales et sociales de respect des écosystèmes et des personnes.

C'est pourquoi dans nos pratiques alimentaires la biocoop l'Epinette Vinette à Briançon et le magasin de Nathalie à Guillestre prennent une place toute particulière.

De même nous sommes membre de Sens Pressés, Briançon, et Juste un zeste, Guillestre associations locales membres d'un réseau d'achat groupés d'agrumes à des petits producteurs siciliens travaillant en coopérative et avec un souci de qualité et de respect de l'environnement, les 'Galline Fellici'.

Créer nos salaires, aussi…

Réduire notre dépendance aux seuls revenus monétaires n’écarte cependant pas notre besoin de revenus. Ces revenus n’étant pas durablement garantis par ailleurs, un enjeu de notre coopérative est donc de créer et sécuriser nos salaires… à un niveau satisfaisant et de manière satisfaisante.

À un niveau satisfaisant

Dans nos configurations familiales respectives actuelles, nous savons qu’en dessous de 1200 euros c’est trop juste. Par contre, nous pouvons nous satisfaire de 1500 euros. Bien sûr, nous ne sommes pas définitivement arrêtés sur ces deux chiffres. Ils dépendent des évolutions à venir ainsi que de la situation particulière de chaque personne intégrant la coopérative. Néanmoins fixer des bornes pose immédiatement des repères, des limites, pour nous et nos partenaires, nous permettant d’assumer plus sereinement la dimension monétaire de notre entreprise.

De manière satisfaisante

La référence à l’économie plurielle nous aide à trouver de la cohérence entre notre pensée et nos pratiques entrepreneuriales. S’il nous arrive de répondre à des appels d’offres ‘’classiques’’, nous nous efforçons surtout d’impulser des démarches partenariales privilégiant la réciprocité, invitation à explorer l’univers du don, entendu au sens du MAUSS. Pour nous, ça change beaucoup les perspectives. Dans le premier cas, nous vendons une prestation de services sans créer de lien véritable avec l’acquéreur au-delà de celui qui est spécifié le temps du contrat. Nous avons nos objectifs. Ils ont les leurs. Nous faisons affaire ensemble. Point barre. Dans le second, il s’agit de relever un défi en commun dans lequel l’humain et le respect de l’environnement sont mis au premier plan. En pratique, les choses sont souvent plus entremêlées mais opérer la distinction entre les différents comportements économiques facilitent notre positionnement en situation. Prenons deux exemples qui concernent notre activité liée aux toilettes sèches et au compostage.

Premier exemple.

Suite à quelques échanges avec une collectivité territoriale, nous faisons émerger l’idée d’une expérimentation innovante sous forme d’action-formation intégrant toilettes sèches et compostage. L’idée plaît. Elle est cohérente avec les orientations de la collectivité… il faut la travailler.

- Combien ça coûterait ?

- Nous n’en avons encore aucune idée. Combien pouvez-vous mettre pour qu’on travaille sérieusement dessus ?

Petite hésitation. On ne se connaît pas encore si bien que ça. On nous demande alors notre prix de facturation à la journée. Nous n’avons pas de réponse assumée. De toute façon, on ne sait pas dire le temps que nous allons y passer. Nous expliquons notre défi de sécuriser nos salaires à hauteur de 1500 euros net. On sent la tension, il faut se jeter dans l’inconnu sans aucune garantie outre les gages de confiance issus de nos échanges précédents. Nous savons que ce que nous demandons n’est pas si simple, ni si habituel. Alors nous apprécions pleinement lorsque nos interlocuteurs avancent un chiffre tout à fait convenable.

Depuis la confiance réciproque s’est consolidée. Nous avançons pas à pas ensemble pour concrétiser cette expérimentation… d’autres partenaires viennent peu à peu se rajouter. C’est un processus exigeant. Il ne faut pas décevoir. L’économique est toujours présent mais reste un moyen subordonné à une finalité plus vaste ; celle de déployer sur le territoire un dispositif de toilettes sèches / compostage fabriqué en circuits courts et en mélèze de pays, mettant en valeur la créativité et le dynamisme des Hautes-Alpes et de ses habitants. Dispositif qui si l’expérimentation est concluante pourra être approprié ailleurs et par d’autres.

Second exemple.

Nous avons engagé des discussions avec une autre collectivité pour installer et animer des sites de compostage. Les échanges étaient des plus cordiaux mais au moment de concrétiser, la collectivité fait le choix de mise en concurrence. Obligation légale ? Bon gré, mal gré nous nous plions aux exigences. Au final, nous sommes fiers de notre réponse : nous avons répondu en coopération avec un des autres concurrents consultés et le cahier des charges stimulant nous a fait monter en qualité. Cependant quelques jours plus tard nous recevons un coup de fil incendiaire – ça ne va pas du tout ! Incompréhension de notre part, nous avons pourtant strictement répondu aux exigences du cahier des charges dans l’enveloppe budgétaire impartie. Nos prix unitaires trop chers, il faut pouvoir installer plus de sites... Nous faisons un effort mais ce n’est toujours pas suffisant. On nous interpelle que sur le prix, à aucun moment le contenu de la proposition n’est discuté… nous comprenons qu’il n’a même pas vraiment été lu. Dialogue de sourds ? En interne, cela crée par mal de remous entre nous. Faut-il simplement laisser tomber ? Pour mille raisons, ce chantier est pourtant important pour nous. Nous entamons alors d’âpres négociations n’ayant plus rien à voir avec de la coopération.

Nous avons appris de nos expériences passées. On ne peut pas forcer la coopération. Parfois c’est même tout à fait contre-productif. Nous changeons alors de posture même si ce n’est en rien évident pour nous. 

Forçant délibérément le trait, nous campons sur notre responsabilité de professionnels et laissons momentanément de côté les émotions et la chaleur humaine. En face de nous, nous ne considérons plus, de nos deux interlocuteurs, que les figures respectives du technicien et du responsable politique. Les attaques lorsqu’elles sont portées à nos personnes glissent sur la surface blindée de notre indifférence… en apparence tout au moins. De notre côté, nous nous gardons bien d’entrer dans ce registre. Respecter les personnes reste un principe intangible (même si, entre nous et hors négociation, nous avons pu affubler nos interlocuteurs de doux noms d’oiseaux). Finalement, nous trouverons un accord acceptable pour les deux parties. Mais que ce fût désagréable.

Aujourd’hui, nous entrons dans la deuxième année de contrat. Le travail réalisé sur les premiers sites de compostage donne toute satisfaction. Les relations avec notre client se sont apaisées. Notre méthodologie d’intervention s’est consolidée et nous avons établi d’excellentes relations avec la plupart des établissements que nous accompagnons. Et ça, c’est bon pour le moral.

La sécurisation de nos salaires reste à ce jour un processus en construction. Nous croyons que cela passe en partie par notre capacité à nous entourer d’un réseau d’amis et de comm’acteurs. Une fois encore, l’esprit du don et de l’échange réciproque est convoqué.

… Coopérer évidemment

Assez logiquement, nous ne saurions conclure ce témoignage sans lancer une invitation à la coopération. Les portes d’entrées sont multiples et nous resterons très attentifs à toute proposition. Nous formulons néanmoins deux demandes spécifiques.

Premièrement, il nous reste un souci technique à régler : nos démarches pour trouver un assureur qui couvre l’intégralité de nos activités n’ont pas encore abouti. Pour l’instant nous n’avons que des réponses partielles. La pluriactivité de notre coopérative leur pose problème. Nous serions bien soulagés si quelqu’un pouvait nous aider à finaliser ce dossier.

Notre seconde demande a trait à un travail que nous engageons avec deux bibliothèques communautaires (populaires) au Brésil, plus précisément à Recife dans l’État du  ernambouc ainsi qu’avec une bibliothèque de rue à Nantes. Ce projet est le fruit des liens de travail et d’amitié qui unissent des personnes et des institutions depuis plusieurs années. Il part de la compréhension que les bibliothèques communautaires (populaires) jouent un rôle important et singulier quant à l’effort collectif de construction d’une société convivialiste. L’objectif est de mieux expliciter cette singularité au travers d’une rechercheaction de sorte à ce que ces bibliothèques se consolident comme centres de références dans la structuration de réseaux convivialistes, engagés dans la diffusion de pratiques de lecture d’origine communautaire (populaire). Partant des pratiques et de la récupération de l’expérience accumulée, nous travaillerons autour des thématiques suivantes : la lecture qui transcende les frontières et rapproche les personnes ; la formation de réseaux (local et international) et les processus d’auteurisation ; la question de la « soutenabilité » des bibliothèques communautaires. Le projet a une durée initiale de 4 ans avec 2020 comme horizon symbolique puisque les deux bibliothèques brésiliennes célébreront alors respectivement leur 15 et 20 ans d’existence.

Nous aimerions que ce projet puisse être investi par les convivialistes et que la mobilisation des réseaux permette de viabiliser son financement. Nous sommes naturellement à disposition pour le préciser dans les détails à toutes celles et tous ceux qui le souhaiterait.

Nous voilà arrivés au terme de ce témoignage présentant quelques aspects de notre démarche. Nous espérons qu’elle rencontre l’esprit convivialiste. En tout cas celui-ci nous inspire indéniablement.

 

Convivialement.

Benoît Ducos, Sylvain Maisonneuve, Benoît Pironneau

 

Benoît Ducos est géographe, menuisier, accompagnateur en montagne. Il connaît les hautes vallées du briançonnais comme sa poche. Il les parcourt assidument pour se ressourcer, observer la faune sauvage, cueillir amoureusement toutes sortes de plantes et fleurs… Il cultive soigneusement son jardin ainsi qu’un potager partagé. Ayant fait des études littéraires et baigné dans la philosophie, nous lui soupçonnons quelques talents cachés d’écrivain.

Sylvain Maisonneuve traque le gaspillage et les moindres déchets pour les réduire, les recycler ou les réutiliser aussi bien dans notre coopérative qu’en tant que chargé de mission d’une Communauté de Communes. Il est maitre composteur et développe des solutions de toilettes sèches, une réponse écologique à nos besoins. Grand baroudeur, il a été précepteur en Thaïlande. Il a enseigné le ski en Argentine. Il est aussi moniteur de Kayak et de Rafting et a dévalé un nombre impressionnant de rivières en Amérique du Sud, en Asie et en France.

Benoît Pironneau a lui aussi pas mal bourlingué. Il a exercé comme ingénieur terrain puis chef de projets dans l’industrie parapétrolière. Mais à l'appât du gain, il préfère les humains. Il s’est ainsi réorienté dans la coopération décentralisée, l’économie sociale et solidaire, le développement territorial, l’accompagnement de créateurs d’activités. Il est très lié à quelques bibliothèques. Le Brésil est son autre patrie.

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