Autrefois, lorsque surgissait une crise, il suffisait de bloquer une route, de brûler quelques palettes et pneus, d'arracher un panneau et comme par miracle une petite pluie de subventions tombait ainsi la machine repartait, rien n'était réglé mais on continuait d'avancer dans le brouillard et surtout personne ne voyait, ou ne voulait voir, le mur qui se profilait....

La crise d'élevage que nous vivons, maintenant depuis plusieurs mois, nous n'en voyons pas le bout. Les routes ont été bloquées, nombreuses, nous ne comptons plus les pneus et les palettes brûlés, quant aux panneaux, ils ont été franchement « dégommés ». Et je ne parle pas des autres dégradations qui n'ont pas manqué. Les subventions sont tombées, des mesures exceptionnelles ont été mises en place, et pourtant, la crise est là et bien là ! Tous les responsables s'accordent à dire qu'elle sera longue ; ce qui est sûr, c'est que lorsque cette crise sera terminée, nous ne serons plus les mêmes.

En effet, la crise agricole actuelle est simplement due à une surproduction en porc et en lait, principalement en Europe. La solution paraît simple : il faut d'abord baisser la production et ensuite adapter l'offre, donc la production, à la demande, donc au marché. Dit comme cela, tout paraît simple et semble frappé du sceau du bon sens. Il n'empêche, rien n'est fait, bien au contraire. En production porcine, l'Europe continue de laisser mettre bas un nombre toujours croissant de truies et en lait, les éleveurs font produire toujours plus de lait à leurs vaches. De petits problèmes qui n'ont pas été résolus, nous avons en face de nous un tsunami qui va emporter beaucoup de monde, et pas seulement des agriculteurs, ce qui n'est pas forcément rassurant.

Il y quelques jours, M. Le Foll , ministre français de l'agriculture a provoqué une réunion de crise à Bruxelles et a obtenu un début de consensus avec stockage de lait et réduction de la production sur la base d'un volontariat. Ne nous leurrons pas, ceci n'est qu'un répit de quelques semaines. Depuis quelques jours, les vaches reprennent le chemin des pâturages et la production va ainsi augmenter annihilant toute tentative de régulation ; nous allons accélérer le phénomène de surproduction. La crise est bien pire que ce que l'on pense.

Pourquoi devant une situation si catastrophique, rien n'est fait ? Pourquoi nos dirigeants européens ne bougent-ils pas le petit doigt ? Et pourtant, ils ont bien compris que le marché ne peut pas être la seule réponse. Nous avons pensé que le point faible de l'Europe étaient ses finances, son endettement. Nous avons guetté pendant des mois la Grèce, puis le Portugal, puis l'Italie... mais il semble que de ce côté-là – des finances- tout est contenu, ou presque. Par contre du côté de l'agriculture, cette crise que nous allons subir, c'est une certitude, pourrait bien servir de déclencheur de crise européenne. Nous allons peut-être assister dans les prochaines semaines à la construction de l'Europe ou à sa mise à mort, car nous en sommes là. Il ne faut pas être dupe, il existe des gens qui ont intérêt à faire « exploser » l'Europe. Pour certaines personnes, l'Europe est trop rigide, trop sociale, trop solidaire... en un mot : trop humaine. Eux, ils ne rêvent que de dérégulation, encore et encore pour accroître leurs revenus. L'être humain n'est plus qu'un facteur de croissance de leur profit.

Nous pouvons penser que dans les prochaines semaines, une bataille terrible, elle a d'ailleurs commencé, entre les partisans d'une dérégulation totale, avec remise en cause de notre modèle social européen, puis application le plus vite possible du TAFTA ( accords de libre échange) ensuite du TISA (accords de dérégulation des services), et les partisans d'une Europe forte, unie, humaine et qui pourrait peser de tout son poids sur les événements de la planète et qui servirait de modèle pour tous.

La régulation européenne, nous l'aurons, tout le monde la veut, mais pas de la même façon.

Il y a deux possibilités :

• La première veut qu'elle soit gérée par les industriels qui provoquent d'abord une surproduction afin d'étouffer les producteurs, ce qui leur permet d'avoir de la matière première à moindre coût et d'engranger d'énormes profits. Ensuite, ils imposeront la contractualisation, le paysan deviendra un esclave. Cette contractualisation laissera aux industriels tout le loisir de réguler la production en fonction de leurs marchés, donc de leurs profits. Pour se faire, la production sera concentrée par bassins de territoires et par fermes de plus en plus grandes et spécialisées afin de réduire les frais de ramassage et de garantir l'approvisionnement de leurs usines. Les problèmes environnementaux et sociétaux seront expédiés ! La limite d'un tel système est purement financière (voir exemple danois).


• La deuxième possibilité veut que la régulation soit gérée par les producteurs eux-mêmes et, du coup, rééquilibre le rapport de force entre producteurs/industriels/grande distribution (la marge sera plus justement répartie). Toute une économie pourra être mise en place autour de cette régulation européenne, il y aura sûrement plus de justice sociale et économique. Nous avons la chance d'avoir un outil qui peut nous aider à gérer cette situation : l'EMB (European Milk Board) ; 2009 a vu l'émergence de ce mouvement, 2016 doit le consacrer et lui permettre de s'imposer sur la scène européenne. Le projet de l'EMB, par le PRM (Programme de Responsabilisation face au Marché), a pour base la solidarité de tous les producteurs européens et, par la gestion de la production, offre un avenir à tous et bien au delà de l'agriculture. Le projet de l'EMB n'est pas qu'un projet pour l'agriculture ; c'est un projet qui pourra servir de base, de modèle à la construction de l'Europe de demain.

Nous voyons bien que la régulation européenne régie par les producteurs ne va pas dans le sens souhaité par les tenants du libre-marché et c'est en cela que la bataille dans les prochaines semaines, peut-être mois, sera terrible et déterminante. Nous sommes à un tournant de notre histoire, de l'Histoire. Il va falloir choisir, et vite. Ce combat n'est pas seulement celui des agriculteurs. Comme nous l'avons vu plus haut, il concerne tout le monde ; il s'agît de défendre et de mettre en place une certaine idée de notre façon de vivre ensemble ou, au contraire, de baisser les bras devant la tâche et de subir sans rien dire, sans rien faire. Mais ne soyons pas égoïstes, pensons aussi aux autres, à nos contemporains comme aux générations futures. C'est maintenant, après il sera trop tard. Toute la société française et européenne doit se mobiliser activement et massivement, c'est projet contre projet : un projet purement financier où l'être humain n'est rien et un projet où l'être humain est remis au centre de la société. Tel est l'enjeu des prochains mois.

Agir ou subir, il faut choisir !

Je vous avais bien dit qu'après cette crise nous ne serons plus les mêmes...

 

Pierrick Berthou, producteur de lait bio, à Quimperlé (Finistère)
Le 15 avril 2016.
La Ferme De Poulfang

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