Pour conduire la mutation vers une agriculture répondant aux aspirations essentielles du monde, la voie de l’agroécologie est de plus en plus privilégiée par des agriculteurs remis en question par divers malaises personnels et collectifs. Cette nouvelle approche de l’agriculture est, par bien des côtés, un cheminement éthique qui conduit à mettre en œuvre et à expérimenter un tissu de relations et de visions propices à réinventer une autre forme de communion avec soi-même, les autres, la terre et le vivant.

 

De l’agriculture  à l’agroécologie

L’agriculture est un art singulier qui lie l’homme, la nature, l'outil, l'histoire et la culture ; elle prend en compte le local comme le temporel pour satisfaire les besoins alimentaires, mais aussi en matières premières, en énergie… S’appuyant sur des écosytèmes naturels, ce sont longtemps des systèmes de production à bas niveau d’intrants qui ont dominés, puis, avec les révolutions agricoles, des systèmes de production intensifs conventionnels (spécialisés, simplifiés, uniformisés) se sont multipliés ; de nouveaux systèmes de production écologiquement intensifs (diversifiés, mobilisant la biodiversité, innovants) sont appelés à se développer.

Contrairement à une « agriculture industrielle » privilégiant la rentabilité financière[1], l’agroécologie est une façon de concevoir et conduire des systèmes de production écologiquement intensifs en s’appuyant sur les multiples possibilités offertes par les écosystèmes ; elle se base sur une démarche valorisant la multifonctionnalité de l’agriculture[2](production de qualité, processus sobres en recours aux intrants achetés, amélioration de l’environnement, entretien du paysage) et sur une approche de l’écologie intégrale (environnementale, sociale, économique, culturelle, civique).

La réussite de ces systèmes nécessite une mobilisation de toutes les qualités de l’agriculteur et de ses réseaux (dont la Recherche qui doit passer du stade prescriptif au stade d’une disponibilité interactive).

 

Une agroécologie éthique, porteuse de sens et de valeurs

L’approche agroécologique repose d’abord sur le respect de la nature : elle demande attention à la plante, à la terre, à l'animal ; elle développe la réceptivité à ce qui change dans la nature au gré des saisons ; elle aide à prendre conscience de la force de vie de la création et de sa temporalité  (« tout arrive à temps » si on sait accompagner les forces de vie et attendre qu’elles s’expriment). Ensuite, elle met en évidence l’importance d’être en veille sur ce qui advient, en particulier aux relations entre matières vivantes et minérales et entre les êtres vivants et leur milieu ; il s’agit de rechercher en permanence des interactions valorisant les potentialités du vivant dans le temps (processus liant la plante au sol, à l’eau et à l’air, rapport entre le végétal et l’animal…) et dans l'espace (associations de plantes, assolements, équilibres agrosylvopastoraux[3]...). Elle procure également la joie du travail bien faitproduisant de la qualité, un travail créatif sur le plan personnel, mais aussi collectif (coopération entre voisins, collaboration agriculteurs-chercheurs…). Enfin, elle conduit à plus desobriété du fait de l’utilisation raisonnée des ressources disponibles, de la mobilisation de compléments indispensables à la production (biomasse, compost, etc.) et de la diminution des pertes de récoltes comme des gaspillages d’énergie. Ainsi l’agroécologie génère une démarche éthique reposant sur une culture porteuse d'une sagesse vécue à ras de terre par des communautés respectueuses de la diversité de ses membres et attentives à ce que chacun peut apporter, expérimenter, évaluer.

 

Une agroécologie en attente de nouvelles politiques agricoles promouvant la proximité

L’agroécologie favorise, contrairement aux agricultures industrielles, non seulement une résistance au système dominant de « l’indifférence consumériste », mais aussi une coopération créatrice de tous les acteurs, y compris les consommateurs. Le volet vert de la politique agricole commune européenne et la loi en France d'avenir de l’agriculture, de l’alimentation et la forêt du 13 octobre 2014, prévoyant un soutien pour l’agriculture biologique et l’agroécologie, constituent une amorce pour se mobiliser en faveur d’une transition agroécologique. Par contre, il reste encore beaucoup à faire pour inscrire l’agroécologie dans une économie de proximité sociale et solidaire et dans une dynamique collective ; ceci requiert plus de volonté politique et de moyens pour promouvoir avec les agriculteurs[4] des formations, des accès au foncier, des financements et mesures fiscales, des labels et standards, des recherches et des appuis interactifs.

 

Une agroécologie source de cheminements spirituels

Compte tenu de la richesse et de la force des valeurs qu'elle mobilise, l'agroécologie peut aider à un cheminement spirituel reposant sur du sens qui s'approfondit et s'incarne. Comme le dit Karlfried Graf Dürckheim : « Sur le chemin spirituel, il ne faut rien chercher qui serait extraordinaire ; l’extraordinaire est dans la profondeur de l’ordinaire». La démarche agoécologique encourage l’humilité (mot qui vient d'humus) de celui qui se confronte aux forces de la nature et qui apprend à connaître la valeur du labeur dans la durée comme de tout ce qui fertilise naturellement sa terre... Porteuse de l’harmonie et de la beauté de jardins et de paysages qu’elle prend le temps de façonner, l’agroécologie nous aide à percevoir ce qu’est la gratuité ; elle nous invite à plus de gratitude pour les dons de la création : l'énergie du soleil, l'air qui met en relation, l'eau source de vie, la terre matrice de la nature vivante... En donnant forme à l’activité agricole, cette nouvelle voie conduit à une spiritualité qui permet de lutter contre l’informe et les dissonances ; comme l’affirme Pierre Rahbi, « L’esprit est aussi dans la terre. Nous devons travailler à vivifier, à ressusciter la terre! L’organisation de la terre nous montre son intelligence ; notre organisme est intelligence mais nous le transgressons. Au lieu de le maintenir dans la symphonie de la vie, on y fait des dissonances ». Ainsi l'agroécologie peut conduire à une spiritualité contribuant à unir corps, cœur et esprit : le corps est mobilisé par le travail de la terre, la conduite du troupeau et la prise en compte des arbres ; le cœur est investi dans une œuvre porteuse de beauté, d'harmonie, de paix, d'épanouissement de la vie ; l'esprit médite sur une nature en gestation qui l’aide à cheminer librement et en vérité.

 L’agroécologie s’inscrit dans une culture écologique intégrale qui « devrait être un regard différent, une pensée, une politique, un programme éducatif, un style de vie et une spiritualité qui constitueraient une résistance face à l’avancée du paradigme technocratique » (Laudato si, 111, pape François). La transition agoécologique permet alors non seulement d’affronter pas à pas les défis agricoles, mais aussi de conduire une révolution humaniste permettant de se relier autrement à soi, aux autres, à la nature, à la terre et au ciel.

 

Jean-Claude Devèze

 

[1] Elle a souvent dérivée en agrobusiness sous la pression des forces qui achètent et vendent la nature en morceaux, qui réduisent des paysans en « serfs » exploités, qui poussent au chacun pour soi dans le cadre de la nouvelle économie ultralibérale.

 

[2] C’est aussi important pour des urbains en quête de nature et pour des touristes en recherche d’authenticité.

[3] En 2003, il y avait dans le monde 1,53 milliard d’ha cultivés, 3,325 milliard d’ha de pâtures et 3,900 milliard d’ha de forêt. On cherche à augmenter les terres cultivées malgré l’augmentation de mobilisation d’ha pour des usages artificiels (urbains, industriels, transports et loisirs).

[4] Les agriculteurs devront veiller à articuler réussite individuelle et collective, par exemple en matière d’accès au foncier.

Partagez l'article

Je signe le manifeste

En cliquant sur 'Je signe', vous acceptez que votre nom figure sur la liste des signataires. Votre adresse email sera utilisée uniquement pour vous envoyer des informations auxquelles vous avez souscrit. Conformément au nouveau règlement européen sur la protection des données personnelles, vous disposez d'un droit d'accès, de rectification et de suppression des données vous concernant.

Un autre monde est non seulement possible, il est absolument nécessaire

ET URGENT. MAIS, COMMENT DESSINER SES CONTOURS ET LE PENSER ?

Ce site se propose d’être un espace de rencontre entre tous ceux qui, dans l’esprit du Manifeste convivialiste  , inventent des formes de démocratie post-libérale et post-croissantiste, en théorie ou en pratique.

Contactez-nous
1000 caractères restants