Comme l’affirme un vieux proverbe, « tous les chemins mènent à Rome ». Devant la diversité des expériences dites du « socialisme réel », le camp marxiste a dû aussi admettre, comme Gomulka l’affirma à Varsovie le 24 octobre 1956, sous la menace d’une intervention soviétique, qu’il y avait différentes voies d’accès au communisme. Il faut convenir aujourd’hui que de la même façon il y a plusieurs chemins menant à la destruction de l’humanité, telle qu’on la conçoit encore aujourd’hui.

La nouvelle mise en garde de 15 000 scientifiques, lundi 13 novembre, nous rappelle que la « destruction rapide du monde naturel » est la voie la plus évidente vers la catastrophe. Si on peut déplorer que ce danger est encore loin d’avoir la place qu’il faudrait dans les débats, notamment politiques, il en a tout de même plus que celui que constitue l’humanité augmentée, c’est-à-dire en vérité l’humanité diminuée de toutes les facultés abandonnées aux prothèses numériques, aux cyber organes, et autres implants bioniques. Cet abandon – impliquant fatalement la sclérose des régions corticales concernées devenant obsolètes - est déjà effectif par rapport aux tablettes communicatives, aux objets connectés, provisoirement encore extérieurs aux corps. La baisse observée dans plusieurs pays du QI en est le signe, que l’on cherche à voiler en l’imputant exclusivement aux perturbateurs endocriniens.

Mais il est une troisième voie encore plus sûre vers le cataclysme, qui, non seulement n’est pas discutée, mais est au contraire valorisée, célébrée, glorifiée : celle du consumérisme fanatique dont le black Friday offre une excellente illustration. Il faut se réaliser que les manifestations mercantiles dont on nous offre l’affligeant spectacle ne sont que le fer de lance d’un mouvement profond résultant d’un faisceau de forces culturelles, sociales, et politiques aboutissant à la marchandisation complète de nos existences. La totalité des actions humaines est en passe d’être englobée dans une logique de marché. C’est la forme privilégiée dans laquelle s’exprime aujourd’hui l’idée même de progrès : il suffit – à propos justement du black Friday – d’entendre la jubilation des responsables commerciaux des enseignes concernées, mais aussi l’accompagnement bienveillant de la plus grande partie des responsables politiques, notamment du gouvernement, et de notre président, dont la volonté d’ouverture des magasins les Dimanche et jours de fêtes est la meilleure illustration. Plus que de progrès encore, c’est quasiment de salut dont il est question, implicitement, comme si cette frénésie de consommation était une façon de sortir nos sociétés de l’anomie latente dans laquelle elles s’enlisent.

Pourtant Marx, assez présent dans l’actualité du fait du centenaire de la révolution d’octobre, déjà nous alertait sur le risque d’aliénation inhérent au capitalisme, et plus précisément encore, sur le pouvoir de fascination de la marchandiseDans un passage du Capital, « le caractère fétiche de la marchandise et son secret », il parle ainsi d’une table : « A la fois saisissable et insaisissable, il ne lui suffit pas de poser ses pieds sur le sol; elle se dresse, pour ainsi dire, sur sa tête de bois en face des autres marchandises et se livre à des caprices plus bizarres que si elle se mettait à danser ». Si un objet aussi trivial peut engendrer de tels sortilèges, que dire des joujoux technologiques sophistiqués que l’on nous propose aujourd’hui ? Marx affirmait juste après que « Pour trouver une analogie à ce phénomène, il faut la chercher dans la région nuageuse du monde religieux ». Plus encore aujourd’hui, c’est dans la sphère des croyances les plus irrationnelles que s’engendrent les comportements consuméristes dont on voudrait nous convaincre qu’il faut s’en féliciter.

Pour ce qui est du black Friday, ce qu’on peut en voir, par exemple sur YouTube, montre sans équivoque la violence extrême qui s’associe à de tels emportements, la dépossession de tous les codes de civilité, la régression vers des formes de barbarie antérieures à la civilisation. Il est irresponsable de s’en amuser. Il faut comprendre au contraire que cela illustre le fait incontournable que l’univers marchand ne produit aucune forme de sociabilité, et que, au contraire, comme l’a montré Polanyi dans « la grande transformation », l’encastrement de la société dans l’économie ne peut qu’aboutir à de la régression sociale. Une humanité totalement soumise à la logique marchande ne peut être qu’une société violente, sans ciment social, d’hypertrophie de l’égotisme, de faillite de toute forme de solidarité, de crispation identitaire, avec pour corollaire une dimension orwellienne la conduisant vers la défiance et la délation, ce dont on constate les premiers signes.

 Maurice Merchier

 

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