L’atelier “prison” de l’Association Démosthène organise le 10 avril 2015 à l’Université de Caen, en collaboration avec la Ligue des Droits de l’Homme, un colloque consacré aux prisons dites “sans barreaux” ou encore “prisons ouvertes”. Il s’agit d’une modalité récente concernant l’incarcération des personnes condamnées à une peine de détention. Le principe d’une peine de prison exécutée selon cette modalité a dépassé le stade de l’expérience dans plusieurs états européens où elle fait désormais partie de la “palette” des conditions d’incarcération des condamnés.En France, la prison “ouverte” existe depuis plusieurs décennies, en Corse, à Casabianda, où elle est réservée aux auteurs de violences sexuelles. En 2010, Paul Roger Gontard, juriste, docteur en droit pénal, ancien conseiller au secrétariat d’Etat à la justice, a réalisé un rapport concernant les prisons dites sans barreaux, à la demande du Ministère de la Justice. Il a principalement travaillé au Luxembourg, en Allemagne, en Suisse, en Belgique et en France, à Casabianda, et a présenté un état exhaustif de cette modalité, tel qu’il l’a présenté dans son rapport, puis ultérieurement dans sa thèse[1]. Enfin, récemment, la chaine de télévision Arte a diffusé le film documentaire du réalisateur Bernard Nicolas « Prisons ouvertes : un pas vers la réinsertion ? ».

C’est ainsi que l’atelier “prison” de l’”Association Démosthène”, poursuivant sa réflexion sur la problématique de la sortie de prison des condamnés[2], c’est à dire de leur “rentrée sociale”, via l’épineuse question de l’insertion postpénale, a jugé utile de proposer un colloque sur le thème de la « prison ouverte » avec les regards de personnalités de l’administration pénitentiaire, de directeurs d’établissements concernés, étrangers et francophones, d’architectes impliqués dans la construction d’établissements pénitentiaires, enfin de Paul-Roger Gontard ainsi que de Bernard Nicolas, réalisateur du film documentaire cité. L’objectif de ce colloque est de réfléchir non seulement au concept de prison ouverte, mais aussi aux données de l’expérience - enseignements, bénéfices et limites – rapportées par les responsables eux-mêmes de ces établissements « ouverts ». On peut d’ores et déjà affirmer que la prison ouverte trouve légitimement sa place dans le parcours de peine des condamnés, à qui elle offre des conditions optimales pour la préparation à la sortie et à l’insertion. Ces conditions apparaissent privilégiées, non seulement pour la qualité et la pertinence des apports institutionnels, du soutien et de l’accompagnement des personnes, dans des domaines divers, pédagogique, professionnel, culturel et diplômant, mais aussi pour la considération portée aux condamnés et pour le “partenariat” noué qui en est la clause et le corollaire, avec la restauration du respect – de soi et des autres -, de la dignité et de l’estime de soi qui en découlent, conditions premières – pré-requis - de la “rentrée en société” des sortants de prison

« Partenariat », « contrat », « prestation » ou « particularité contextuelle », l’effet en est la constitution d’une relation d’un certain type, fondée sur la réciprocité. Nul n’apparaît ici comme le « débiteur à vie » ni l’ « obligé prédéterminé» de l’autre, et si « obligation » il y a - nous sommes dans le domaine de la peine - celle-ci est d’ordre moral, expression d’un « engagement » mutuel :

- d’un côté, une offre proposée par l’institution – représentant de la société - fondée sur le respect et la reconnaissance de l’autre, et non sur une position de « compassion auto-satisfaisante » 

- de l’autre, une réponse de la personne condamnée, fondée, non pas sur une sorte de « compassion/gratitude », mais sur la perception intime et absolue de sa reconnaissance identitaire et de son égale dignité en tant que personne.

En somme, une relation de reconnaissance mutuelle qui s’instaure dans le champ transitif du « tu peux, je dois » et non dans celui du « tu dois donc je peux » impliquant alors une condition et une subordination, et qui constitue aussi « un pari partagé » de confiance mutuelle. Dans le modèle de la prison ouverte, c’est bien le respect mutuel qui lie les parties, et non la condition de subordination, telle qu’elle existe dans la « probation », chère désormais aux lois pénales et à leur application, et mère de toutes les activités d’évaluation de la « dangerosité » comme du « risque de récidive ». Au scientisme des méthodes d’évaluation comme aux apories actuellement constatées auxquelles conduisent les idéologies, discours et pratiques du « tout sécuritaire », semble bien s’opposer ici une conception qui s’inscrit dans le champ du convivialisme, fondée sur la nature même de la relation et de ses pré-requis - respect mutuel, de la dignité de l’altérité et reconnaissance identitaire - établissant une sorte de canal ou de lien supra-individuel laissant forcément libres les individualités concernées. Or, les données de l’expérience concernant les prisons ouvertes montrent bien que les comportements des condamnés habituels et redoutés par l’institution, tels que l’échec de la probation, le non respect des obligations (judiciaires) et la récidive délictueuse, sont rares pour ne pas dire inexistants dans ce contexte pénal. On découvre par exemple que les personnes concernées ne se « soumettent » plus à leurs obligations, mais les assument non seulement de plein gré mais aussi de leur propre gré. La personne étant ainsi « reconnue » et « respectée » pour elle-même, acquiert une sorte de liberté qui lui permet d’agir intentionnellement en son nom propre. Le « libre-arbitre », qui est un concept « idéal » et pour certains utopique, pourrait presque alors trouver ainsi, avec ceux de reconnaissance et de respect identitaire, des conditions de réalisation.

 

A propos du Colloque « Prisons sans barreaux, un pas vers l’insertion »

 10 avril 2015 Caen

 

 

 

[1] « L'utilisation européenne des prisons ouvertes : l'exemple de la France » Thèse de droit, PR Gontard 2013

[2] « Sortir de (la)prison, entre don, abandon et pardon » Revue du MAUSS,  n°40, 2012

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