On lira ici une analyse vue d’Allemagne de la situation de la France après le 13 novembre par Fran Adloff, professeur de sociologie à l’université d’Erlangen, co-éditeur (avec Volker Heins) d’un livre de discussion du convivialisme qui cartonne en Allemagne (il est dans les dix meilleures ventes des livres non fiction), et animateur des sites web Konvivialismus (en allemand) et Convivialism (en anglais).

Les attentats du 13 novembre à Paris ont imprimé une marque profonde sur la France, ainsi qu’en Allemagne où l’horreur et la consternation étaient ont été immenses. Les attaques à proximité du stade, dans les rues et au Bataclan visaient la libre coexistence des citoyens. Les terroristes ont ciblé l’espace public et les possibilités qu’il offre de se réunir dans le cadre d’activités sportives, musicales, dans des bars, des restaurants, dans des lieux publics. Immédiatement après les attentats,  de nombreux commentateurs se sont accordés pour affirmer que les valeurs fondamentales de l’Occident avaient été frappées à leur cœur. Cette nuit-là, c’est la convivialité urbaine de Paris qui était attaquée, celle-là même qui, grâce au principe d’égalité des religions, des sexes et des cultures, permet la collaboration et la coexistence de tous dans l’espace public. Le 11e arrondissement, où l’on a compté le plus de morts, est, à Paris, l’un des rares quartiers véritablement multiculturels. Les terroristes du soi-disant EI rejettent formellement les principes du convivialisme : ils n’acceptent pas l’idée de la dignité de l’individu, ils rejettent l’idée de communauté humaine et de commune socialité, l’individualité n’est ni respectée ni valorisée, enfin, les conflits ne peuvent être circonscrits ou gérés sans violence.

Il en découle que l’Occident se trouve en guerre contre ceux qui rejettent ses valeurs fondamentales. Une conséquence acceptée immédiatement après les événements. La proclamation de l’état d’urgence et l’adoption par le président français d’une rhétorique guerrière ont été immédiatement suivies par l’intensification des frappes aériennes sur les positions du soi-disant EI.

Un rapport de convivialité peut-il (encore) être établi en France et avec les peuples du Moyen-Orient ? On peut en douter et je voudrais montrer que la politique intérieure et extérieure de la France est très éloignée des idées promues par le Manifeste convivialiste. Pourtant, la société civile met en œuvre de nombreuses initiatives pour transposer les principes de la convivialité dans ses actions quotidiennes. Mais cette tâche est rendue plus difficile par l’absence de soutien politique. La France, on doit le dire, est loin de représenter un exemple en matière de politique de convivialité – bien au contraire. La convivialité observée à Paris dans les bars, dans les lieux publics, dans les salles de concert n’est qu’une demi convivialité. Elle est d’autant plus faible qu’elle n’est pas présente partout et que tous n’y ont pas accès.

Revenons sur la politique étrangère du gouvernement qui, depuis le 13 novembre, offre une porte de sortie à Hollande. La rhétorique guerrière employée a pour but une union nationale des Français en prétendant avoir la capacité de vaincre le terrorisme.  En même temps, les libertés qui devraient être défendues sont remises en cause par l’état d’urgence. Ainsi, la France fait exactement ce que voulait l’EI : pousser à une union nationale des « Français » contre les musulmans, et à une intensification de la guerre contre le soi-disant EI. Le soi-disant EI provoque et obtient plus de frappes aériennes. Il atteint ainsi son objectif d’étendre la guerre contre lui à un conflit avec  l’Islam. Cette tendance est déjà observable et la nouvelle droite française y joue un rôle non négligeable. Alain Finkelkraut, par exemple, appelle depuis des années la France à se débarrasser de sa mauvaise conscience envers son passé colonialiste « civilisateur » aussi bien qu’envers l’Islam et ne cesse d’invoquer l’identité ethnique française (Spiegel Online International du 6.12.2013).

Enfin, l’objectif de l’EI est de faire en sorte que l’Occident ne pense plus qu’en termes de guerre ou de paix, d’ami ou d’ennemi – et c’est ce qu’il réussit en ce moment. La stratégie de l’EI est de forcer les musulmans du monde entier (en particulier en Europe) à choisir de se ranger soit du côté d’un Occident prétendument hypocrite, décadent et exploiteu, ou au côté de l’EI. En Europe, de plus en plus de musulmans ont le sentiment d’être indésirables et se tournent vers l’EI. Renoncer à la « culture de l’accueil » des réfugiés syriens est un but supplémentaire de l’EI.

Le sociologue Michel Wieviorka (La Tribune du 16.11.15) est l’un des critiques en France  de cette sémantique guerrière aussi incongrue que dévastatrice. Il reste encore à voir le traitement que la France réservera aux droits fondamentaux – depuis le 11 septembre, les États-Unis ont suffisamment démontré que des choses telles que le Patriot Act ou Guantanamo ne doivent pas se répéter. Comme l’a souligné à juste titre Herfried Münkler (Die Zeit du 19.11.15) la longue durée de la lutte contre le terrorisme ne peut justifier l’instauration d’un état d’urgence permanent. Le combat contre le terrorisme doit plutôt être mené sur le terrain de la vie politique et sociale normale.

Mais, à quoi ressemblerait une lutte efficace contre le terrorisme qui permettrait notamment une plus grande convivialité transnationale ? Cela signifierait notamment de remettre en cause et de réviser la stratégie occidentale mise en œuvre au Moyen-Orient ces cent dernières années. Cela doit signifier d’abord que l’Occident reconnaisse que sa politique dans la région repose principalement sur le colonialisme, l’oppression, la partialité, des frontières arbitraires, l’expropriation des ressources naturelles, l’ingérence pour leur extraction et leur répartition, et pour l’attribution de contrats de défense ainsi qu’une lutte permanente pour des zones d’influence. Au Moyen-Orient, la modernité est surtout perçue comme une forme d'exploitation et de despotisme. Prendre conscience et prendre ceci au sérieux permettrait d’approcher la question cruciale : pourquoi « tant de personnes se sentent-elles blessées et humiliées par l’Occident, et pourquoi cela constitue-t-il un réservoir apparemment inépuisable de candidats au terrorisme » (Bernd Ulrich dans Die Zeit du 19.11.15). Ulrich souligne à juste titre que ces dernières années la soi-disant Realpolitik de l'Occident ne constitue ni plus ni moins qu’une idéologie et est étrangère à toute réalité. Au lieu d’apprendre, nous avons tenté de réparer nos erreurs par d’autres erreurs plus grosses encore. Il suffit de penser aux interventions en Iran, en Afghanistan et en Irak. Une nouvelle politique, une politique convivialiste vis-à-vis des pays du Moyen-Orient commencerait par une relecture de l’histoire de ces régions.  Elle y verrait un échec du colonialisme dû au caractère erroné d’une « Realpolitik » qui reposait  essentiellement sur la violation des valeurs d’Occident. En conséquence, un nouveau chapitre de la politique occidentale ne pourra débuter que si Français, Britanniques, Allemands, Italiens et Américains présentent leurs excuses aux peuples d'Afrique du Nord, du Proche et du Moyen Orient pour leur colonialisme, leur racisme, les profits extorqués et l’arbitraire despotique de leurs actes.

Cependant, les signes annonciateurs d’une nouvelle forme de convivialité sont déjà présents. Je veux bien sûr parler de la culture de l’accueil qu’on a pu observer en 2015, par exemple en Suède ou en Allemagne[1]. Sous l’habit du réfugié, le colonialisme retourne à ses origines. Et c’est que se trouve la possibilité d’une réconciliation : quand enfin les musulmans sont vus et écoutés comme des humains dans leur pleine dignité, quand des chrétiens traitent mieux des musulmans que ces autres musulmans qui les ont forcé à fuir. Cette forme de convivialité réellement interculturelle est la paille dans l’œil du soi-disant EI, une convivialité intolérable pour lui.

Qui désire une plus grande convivialité doit commencer par se poser la question de ce qu’il ou elle peut offrir. Pour susciter la convivialité, prendre, ou attendre un don de l’autre n’est pas une option. Par conséquent, la convivialité, c’est accepter le fait que nous ne pouvons pas changer l’autre, que nous ne pouvons changer que nous-mêmes ou offrir à l’autre la possibilité d’une coopération. Cela supposerait dans la société française de profonds et difficiles changements, inimaginables à l’heure actuelle. Les changements nécessaires semblent trop importants, trop divers et trop imbriqués. Le convivialisme n’a pour l’instant aucun soutien politique en France.

Abordons l’aspect de politique intérieure en observant avec attention le Front National (FN). La société française est profondément divisée et le FN devance le président Hollande et l’ancien président Sarkozy. Celui-ci, au lieu de tendre la main aux musulmans du pays, tente un coup de barre à droite. Le court terme prime avec pour seul objectif les prochaines élections. Le FN a pu être longtemps ignoré car le scrutin majoritaire ne lui permettait pas de faire élire des députés. Le vote à la proportionnelle en vigueur en Allemagne aurait plus rapidement donné une visibilité politique au FN. Aux élections régionales, environ un quart des Français ont voté pour le Front National (Guérot 2016 : 62). Les travailleurs constituent plus de la moitié de son électorat. S’y ajoutent des chômeurs, des retraités et une grande partie de la population rurale.

On ne peut pas analyser le FN sans revenir sur les problèmes économiques auxquels la France fait face. Au cours des cinq dernières années, un nombre considérable d’emplois ont été perdus dans l’industrie et le bâtiment. La seule période 2013/14 a vu la disparition de 500 000 emplois. La promesse de Hollande durant son discours du nouvel an de la création de 500 000 postes dans les « métiers de demain » dans le contexte de la « révolution numérique », ne semble guère réaliste. Le transfert immédiat des emplois manufacturiers vers le secteur des services est un processus qui, dans des pays comme l’Allemagne, s’accompagne d’un accroissement des emplois rémunérés au salaire minimum. Dans un pays comme la France, très centralisé, les réformes structurelles entreprises n’ont bénéficié qu’à des villes riches telles que Bordeaux ou Lyon alors que les deux tiers du pays demeurent dans une situation comparable aux régions en crise de l’Allemagne de l’Est (ibid.: 65). Pour les personnes qui y vivent, les partis classiques n’ont aucune option réaliste à proposer. Le FN peut jouer la carte nationaliste contre l’Europe, le capitalisme international, le monde de la finance et les immigrants. Les intérêts des populations rurales sont régulièrement opposés à ceux des populations issues de l’immigration dans les banlieues.

Mon sentiment est que ce qui se joue aujourd’hui en France préfigure ce que nous pourrons voir dans les prochaines années dans de nombreux pays occidentaux. Le modèle occidental de croissance capitaliste (dans sa version néolibérale aussi bien que keynésienne) pourrait toucher à sa fin comme le prédisent de nombreux commentateurs, de Davis Harvey à Immanuel Wallerstein, en passant par Randall Collins ou Wolfgang Streeck. Dans sa situation actuelle, la France devrait rechercher des solutions pour trouver comment une économie moderne peut fonctionner sans croissance du PIB. Mais la politique française reste très éloignée des idées formulées dans le manifeste convivialiste à propos d’une société d’après-croissance.

De plus, l’idéal d’un pluriversalisme éthique et culturel exprimé dans le manifeste ne trouve qu’un très faible écho dans la politique officielle française. Le pluriversalisme est une critique de l’universalisme de la modernité occidentale dans la mesure où il n’est le plus souvent, sous couvert d’un universalisme éthique, que le véhicule d’une hégémonie culturelle. Le pluriversalisme n’équivaut pas pour autant à un relativisme culturel d’unités relativement isolées, il vise plutôt à garantir, dans le contexte d’une décolonisation, l’égalité de toutes les cultures et dans le même temps leur offrir la possibilité de se différencier les unes des autres. Cela ne peut se réaliser que dans un dialogue entre et à l’intérieur des cultures pour accepter le brouillage de leurs frontières, leurs intrications et leurs ambiguïtés.

La réalité de la (post)immigration en France ne ressemble en rien à cela. L’absence de perspective pour les jeunes français issus de l’immigration dans les banlieues crée, presque littéralement, une grande caisse de résonance qui attire de nouvelles recrues pour le soi-disant EI. L’écart entre les valeurs, les nobles buts de la République Française et l’échec de l’intégration à la culture, au monde du travail et au système éducatif, fait parti du vécu quotidien. La situation de ces banlieues déshéritées pourrait changer, mais la volonté politique manque, comme l’expliquaient les architectes Hubert Klumpner et Alfredo Brillembourg (SZ du 1.12.15). Face aux injustices quotidiennes, pour nombre de jeunes issus de l’immigration, le jihad mondial représente la seule alternative idéologique.

La neutralité de façade de la laïcité de l’état Français constitue l’un des plus importants problèmes socio-économiques. La loi sur l’interdiction du port du voile intégral en public est entrée en vigueur en 2010 et suit les recommandations de la Commission Stasi de 2003. La vision laïque du monde s’en trouvait une fois de plus actualisée et reformulait « une promesse de salut général » (Heins 2013 : 132). Le rapport final de la commission évoque des menaces à l’encontre de la collectivité nationale, menaces surtout en provenance du Proche-Orient et des immigrants originaires de cette région. Leur attitude conduisait prétendument à une « aggravation de la situation » dans les villes. La nation était menacée de fragmentation. On ne trouve ici nulle trace d’un dialogue avec l’autre dans une société de la migration, ni de multiculturalisme ou de convivialité pluriverselle. Qu’une large part de la population française désire se replier sur soi, exclure les étrangers, n’est guère surprenant après une décennie d’échec de la politique d’assimilation.

On peut donc observer de profondes divisions dans la société française entre les personnes issues de l’immigration et les « Français d’origine », entre des régions en développement et d’autres en stagnation, entre des libéraux cosmopolites et des groupes nationalistes, entre des socialistes toujours fortement attaché à l’étatisme et des droites populistes. En France, l’extension de la sémantique guerrière de la politique extérieure à la politique intérieure n’a fait qu’intensifier les conflits internes. Il manque une vision qui rassemblerait ces parties du pays qui s’éloignent les unes des autres. La République laïque et la « Realpolitik » françaises en sont certainement incapables. Le convivialisme pourrait être cette vision, mais son ancrage demeure trop précaire dans une scène intellectuelle qui s’épuise dans des débats entre la nouvelle droite et les socialistes étatistes. Il faut espérer que le débat intellectuel s’ouvrira plus largement au convivialisme et qu’il pourra alors influer sur la vie politique.

P.S. Comme l’a très justement dit Navid Kermani (2014 : 38) l’amour de soi se manifeste par l’autocritique. L’amour d’autrui peut se révéler bien plus exaltant et inconditionnel. En ce sens, l’auteur de ces lignes, en dépit de toutes les critiques adressées à la politique française, se réjouit du convivialisme en provenance  de la France. Il n’est pour l’instant guère vraisemblable que le convivialisme triomphe largement en France, mais il n’y a pas de convivialisme sans espérance.

 

Frank Adloff

 

Bibliographie

Heins, Volker M. (2013): Der Skandal der Vielfalt. Geschichte und Konzepte des Multikulturalismus. Frankfurt/New York: Campus.

Guérin, Ulrike (2016): Das Ende der Republik? Frankreich zwischen Terror und Front National. Blätter für deutsche und internationale Politik 1/2016, pp. 59-67.

Kermani, Navid (2015): Jacques Mourad und die Liebe in Syrien. Blätter für deutsche und internationale Politik 11/2015, pp. 35-48.



[1] Malheureusement, la situation a dramatiquement changé en Allemagne suite aux agressions sexuelles massives contre les femmes commises par des Maghrébins le soir du Nouvel An à Cologne et dans d’autres villes. Depuis ces faits le climat a considérablement évolué. Il oppose ceux qui souhaitent poursuivre dans la culture de l’accueil et ceux (principalement d’extrême-droite) qui exigent une restriction de la politique d’asile.

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