Chers amis

 

Comme d’habitude, désormais, je ne crois pas inutile de vous faire part de quelques unes des réactions et réflexions que m’ont inspirées notre dernière séance (en espérant que d’autres fassent de même…). Introduite par les deux excellents exposés, synthétiques, de Roger Sue et Jean-Louis Laville. Le premier mettant notamment en lumière l’étonnant contraste entre la grande puissance du discours de l’Association dans les années 1848 au regard de l’extrême faiblesse concrète des associations de l’époque, et l’explosion associative contemporaine qui s’opère de manière quasiment silencieuse, sans paroles, et, le second, s’interrogeant, de manière complémentaire, sur les raisons de l’invisibilisation progressive depuis le XIXème siècle, du fait associatif. Alors, pourtant, précise Claude Alphandéry, que si dans les années d’après-guerre on attendait tout de l’État et fort peu des associations, on leur demande désormais de plus en plus.

 

Splendeur possible de l’associationnisme

Roger Sue insiste sur une série de paradoxes. Plus il se crée d’associations et moins on a le sentiment de voir émerger un « paradigme associationniste » ; plus elles jouent un rôle économique important dans la réalité et moins ce fait est reconnu en droit. Un Pierre Rosanvallon, par exemple, ne place pas les associations au cœur de sa contre-démocratie, comme cela semblerait pourtant logique. Sans doute cette faible visibilité des associations est-elle liée à la mutation de notre rapport au politique. Plus personne, désormais, ne veut être représenté, mais nous continuons pourtant à estimer que la politique légitime est nécessairement l’affaire de représentants. Pourtant, il faudra bien, leur conférer un statut central – via par exemple un vrai statut du volontariat et un doit de saisine du parlement par un Conseil économique et social rénové – dès lors qu’il apparaîtra clairement que nous sommes en train de passer d’une logique du service public à celle d’une gestion des biens communs.

Jean-Louis Laville, pour sa part, attribue cette invisibilité relative, amorcée de longue date, aux découpages disciplinaires académiques existants, à un certain style reçu d’histoire des idées, au hiatus séparant la pratique quotidienne de la vie associative du progressisme ambiant et, enfin, à une disparition progressive du bon utopisme. Pour l’avenir, il voit trois scénarios possibles : 1°) L’instrumentalisation des associations, via le neomanagement, par les entreprises ou par les administrations ; 2°) Leur enrôlement dans un « capitalisme moralisé » (cf. Yunus) dans lequel la lutte contre la pauvreté se substituerait à la lutte contre les inégalités ; 3°) l’avènement d’une véritable socio-économie plurielle dont ce qui s’ébauche en Bolivie ou en Equateur donne un avant-goût.

La discussion qui a suivi ces deux exposés a été particulièrement riche, m’a t-il semblé. Elle a fait apparaître de grosses divergences, mais sans aucune agressivité. Un vrai débat. Une caractéristique saillante et si réconfortante de notre groupe. Je n’essaierai certainement pas de résumer ou de rappeler les positions de chacun. C’était trop riche et, grâce à la jeune femme à qui Jean-Claude Guillebaud avait demandé de prendre des notes, nous aurons peut-être un véritable compte-rendu. Mais je voudrais tenter de formuler ce qui me semble avoir fait le cœur de la discussion.

 

Misère des associations

Le plus frappant aura été je crois, à l’encontre des exposés liminaires, l’expression d’une forte hostilité à l’idée qu’il puisse ou doive y avoir une politique de l’association, et, plus encore, à la proposition, que j’avais formulée à titre d’hypothèse en introduction, que le convivialisme pourrait s’interpréter comme un associationnisme. Comme l’idéologie de la société civile associationniste ; Yann Moulier-Boutang insiste sur le fait que ce n‘est pas dans les associations mais dans les interstices entre les mondes des entreprises, des administrations ou des associations qu’il faut rechercher quelques raisons d’espérer, et, comme on a là des situations très variables et toujours singulières, il en découle qu’il n’y a pas de sens à tenter de rassembler tout cela sous le signifiant unique et commun de convivialisme. Ce n’est pas tant le mot qui est gênant que le isme qui le termine. Thomas Coutrot pour sa part se livre à une charge très déterminée contre le monde associatif existant et contre l’espoir même – celui que caresse peut-être plus particulièrement Roger Sue – de lui voir jouer un rôle politique. Qui s’intéresse à la CPCA et la connaît ? Notre véritable objectif ne peut pas être de soutenir les associations mais de faire triompher une politique de l’autonomie, au sens de Castoriadis. Ce qui va de pair avec une aspiration à l’autogestion. Christian Laval s’associe à toutes ces réserves fortes. Lui, comme d’autres, pointent en définitive le manque d’autonomie des associations tant vis-à-vis du Marché que de l’État. Au premier elles empruntent notamment un modèle gestionnaire néomanagérial, largement contradictoire avec leurs raisons d’être. Et elles dépendent trop lourdement des subventions dispensées par le second.

Sur ce dernier point, sur la question de la trop forte dépendance, notamment en France, du monde associatif vis-à-vis de l’État, je hasarde pour ma part une idée qui m’est chère. Transposée de l’individualisme de Durkheim et du républicanisme français fin XIXème-début XXème. Il ya bien en effet chez eux un individualisme mais, à la différence de l’individualisme dominant chez les économistes ou dans le libéralisme anglo-saxon, il s’agit d’un individualisme prioritairement normatif et non positif. Autrement dit, on ne présuppose pas que c’est par nature que les individus représentent la source légitime de la Loi, mais par culture. Ils ne sont pas naturellement autonomes. C’est l’éducation que doit les rendre tels. Et c’est donc à l’État qu’il incombe de fabriquer et d’instituer cette autonomie. Quitte à voir naître des citoyens capables de s’opposer à l’État. Pour la France, à tout le moins, un objectif essentiel n’est-il pas de convaincre les partis politiques qu’il est de leur devoir, voire qu’ils ont en définitive tout intérêt, à, aider le monde associatif à conquérir son autonomie vis-à-vis d’eux ? A instituer leur liberté comme l’École républicaine avait à charge d’instituer la liberté individuelle ? Idée bien traduite par Philippe Chanial parlant d’ « association laïque et obligatoire ». Il s’agirait, en somme, d’instaurer une sorte de devoir d’association. 

Encore, reprend Ji Zhe, faut-il ne pas idéaliser les associations en évacuant la question du pouvoir. Il y a plus de deux cents associations chinoises en France. Elles servent principalement outre des avantages matériels bien tangibles, à assurer à leurs équipes dirigeantes des positions de pouvoir, en France ou en Chine même. Plutôt qu’une politique de l’association ne faudrait-il pas viser une politique de l’amitié ?

 

Convergences ou déplacement des divergences ?

Mais peut-être en définitive, les oppositions au sein de notre groupe sont-elles moins fortes et insurmontables que la discussion n’a pu le laisser croire. Les objections concernent en effet bien plus les associations que le principe de l’Association en tant que tel. Et surtout si on fait entrer dedans un idéal d’autonomie et d’amitié. Reste alors à se demander si les associations ne sont pas en principe les mieux placées, au moins en droit, pour mettre en œuvre les valeurs de l’Association. Et, en tout cas, à évaluer leur écart aux valeurs dont elles se réclament.

Posons donc ainsi la question : l’accroissement indubitable du nombre des associations est-il un bon indice du succès de l’idéal Associationniste ? Oui, semble penser Roger Sue, mais pour des raisons qui n’emportent pas la conviction générale. S’appuyant sur les sociologies de l’individu, notamment celle de de Singly. il voit dans la prolifération associative le triomphe de l’idéal d’émancipation individuelle. Voilà qui pose la question du statut de l’individualisme contemporain et de son rapport au fait associatif. Le fait que, come il le dit, on s’engage ans les associations principalement par plaisir, est-il l’indice d’un triomphe de l’idéal d’autonomie ? Il est permis d’en douter. Pour ma part, je crois que les sociologies de l’individu gagneraient à distinguer entre individu, personne, citoyen et être humain générique et à ne pas conclure trop vite que le gain en individualisme soit un véritable gain en individualité ou individuation, et qu’il pourrait s’opérer facilement sans dégâts sur les rôles de la personne, du citoyen et de l’être humain générique.

Cette discussion renvoie à une autre tension latente tout au long de la discussion, entre point de vue positif (« scientifique ») et point de vue normatif. C’est au nom de la complexité du réel que certains d’entre nous répugnent à la tentation de subsumer nos positions sous un signifiant ou un drapeau unique. Pour ma part, rejoint en cela par Thomas Coutrot, il me semble que le principal défi que nous avons à surmonter est celui de l’éparpillement des pratiques et des idées alternatives et que nous ne serons susceptibles de peser que si nous savons affirmer, grâce à un drapeau commun, que ce qui nous réunit est plus fort que ce qui nous divise. Je revendique donc le projet d’élaborer et d’affirmer une idéologie (au bon sens du terme, cela va sans dire). Ce mot gêne Jean-Baptiste de Foucauld qui craint, à juste titre, que nus donnions l’impression de prétendre fournir un ensemble de recettes, susceptibles d’opérer toutes seules, mécaniquement, sans que personne ait à y mettre du sien. Ce n’est pas pour ma part ainsi que je l’entends. Il me semble que l’idéologie (au bon sens du terme) que nous avons à charge de formuler doit indiquer une direction souhaitable à la fois pour un changement collectif et pour des transformations individuelles. C’est d’ailleurs à l’articulation de ces deux orientations qu’il faudrait soulever la question essentielle que nous n’avons pas abordée (juste mentionnée par Ji Zhe) : celle du rapport au pouvoir. Les conflits de pouvoir n’ont-ils pas tendance à être encore plus violents ou ravageurs dans les associations que dans les entreprises ou dans les administrations ? Comment faire pour les limiter ?

 

Autres thèmes

À l’horizon de ces discussions s’en profilent d’autres. En lien avec les travaux d’Ostrom et avec un certain retour de l’idée communiste un autre signifiant que celui de l’Association est en train de faire son entrée en force dans le débat idéologico-politique, celui des communs ou des biens communs. Est-ce vraiment d’un autre débat que celui sur l’Association qu’il s’agit ? Car n’est-ce pas par des associations que ces communs devraient être gérés ? Encore faudrait-il préciser le sens même du terme. Jean-Pierre Dupuy rappelle à ce propos fort opportunément qu’en anglais, souvent, common signifie simplement public. Voilà qui repose plus fondamentalement la question qu’il nous fait maintenant aborder frontalement : dans la gestion des biens communs ou publics, quel rôle croyons-nous qu’il faille attribuer, respectivement, à l’État, au Marché ou à la société civile associationniste, et dans quel type d’interrelations entre eux ?

C’est en vue de poser toutes ces questions que nous avons décidé que notre réunion de rentrée porte sur le thème : « Une politique du bien commun ? », qui pourrait être introduite par François Flahault et, peut-être aussi, par Christian Laval. Est-ce que le mercredi 12 ou le mercredi 19 septembre conviendraient au plus grand nombre (ou les mardis 11 et 18, ou les jeudis 13 et 20) ?

 

Amitiés à tous

Alain

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