SUR PENSER LA STRATÉGIE ET PENSER LA TRANSITION
 

A propos d’appels et de manifestes

Le mouvement altermondialiste s’est affirmé comme un mouvement antisystémique porteur d’avenir par rapport à la phase néolibérale de la mondialisation capitaliste. L’ouverture de la crise globale ouvre de nouvelles perspectives et lui donne des responsabilités particulières[1]. Si les dangers sont connus, les opportunités le sont moins. Comme le dit Hölderlin, cité par Edgar Morin, « là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve[2] ». Il s’agit d’explorer l’espace de la transformation radicale et d’en jeter les premiers jalons. La démarche retenue part de la critique des politiques dominantes et de la logique systémique, pour l’heure la logique néolibérale, en s’appuyant sur les résistances sociales et citoyennes qui en dévoilent le sens et les conséquences. Elle met en évidence les dangers portés par les issues néoconservatrices et prépare les alliances pour y résister. Elle explicite ensuite les propositions réformatrices, en l’occurrence celles du Green New Deal, et explore la possibilité de les pousser à leurs limites et de les dépasser pour éviter les alliances régressives et accentuer les améliorations pour les couches populaires.

C’est cette étape de la démarche qui va être abordée ici. À partir de la compréhension et de la critique des propositions réformatrices qui se saisissent des opportunités ouvertes par la crise structurelle et globale, et à partir des ouvertures nouvelles portées par les revendications et les pratiques, il s’agit de mettre en évidence les pistes nouvelles à explorer. Ainsi pourront se dégager les nouveaux rapports sociaux susceptibles de porter le dépassement des rapports sociaux dominants. Ainsi pourront aussi être comprises les nouvelles contradictions et pourront se préciser les lignes de rupture et les fondements des nouvelles logiques.

Il ne s’agit pas de s’engager dans la rédaction d’un manifeste ou d’un programme, bien que cet exercice conserve tout son intérêt[3]. Car l’enjeu ne se situe pas dans la rédaction d’un texte, qui peut être fort et pertinent, mais dans la manière dont ce texte est saisi, dans un moment d’histoire, par les mouvements et peut les exprimer. Autrement dit, c’est la manière dont un texte résume et transcende un moment historique qui s’impose : il en va ainsi des déclarations des droits de l’Homme (celles du xviiie siècle et celle de 1948), ou encore de la déclaration des Droits des peuples en 1976. Mais il ne s’agit pas seulement de textes politiques, pensons par exemple au manifeste du surréalisme en 1924 ou à la Charte d’Athènes, en 1933, qui prolonge le mouvement de l’architecture moderne du Bauhaus.

Le Manifeste du parti communiste reste encore, depuis 1847, un modèle du genre et une référence de l’édition mondiale. Plusieurs programmes ont par la suite redéfini la manière de porter le débat sur la stratégie dans des situations différentes. Ainsi, l’opuscule « Que Faire ? » de Lénine en 1902, le « Programme de transition » de Léon Trotsky en 1938, ou encore la lettre du Parti communiste chinois au Parti communiste de l’Union soviétique en 1966. Ces trois textes s’inscrivent dans l’hypothèse du dépassement du capitalisme par le socialisme, sans revenir sur la définition historique du socialisme. Aujourd’hui, il faut se confronter à la question du dépassement du capitalisme en prenant en compte les nouvelles donnes et les leçons des tentatives de dépassement récentes, celles du soviétisme ou des autres essais de socialisme.

La démarche de référence sera celle de la « Critique du programme de Gotha » de Karl Marx[4], dans lequel, en partant d’un programme de propositions, la critique théorique et politique précise les approches du travail, du droit, de la lutte des classes et de l’État qui vont servir de base à des décennies de réflexion sur la question de la transition.

Pour définir les grands thèmes à traiter, on peut repartir des caractéristiques de la situation qui ont été analysées dans la définition de la stratégie du mouvement altermondialiste. Il s’agit de reprendre les quatre dimensions de la crise globale – sociale, écologique, démocratique et géopolitique –, en explorant ce que chaque mouvement historique a apporté et quelles sont les questions qui n’ont pas été résolues. Les apports sont explicités par les quatre générations de droits : droits civils et politiques, démocratie ; droits économiques, sociaux et culturels ; droits des peuples ; droits écologiques.

À partir de là, la réflexion peut s’organiser autour de six grandes orientations, présentées dans les trois prochains chapitres : la régulation publique et citoyenne et les formes de propriété ; l’égalité de droits et la redistribution des richesses ; l’urgence écologique ; l’impératif démocratique ; l’équilibre géopolitique et la nouvelle phase de la décolonisation ; l’achèvement de la décolonisation et la régulation mondiale.

Le mouvement participe à la pensée de la transition, qu’il renouvelle particulièrement sur les relations entre les pratiques alternatives et les formes politiques. Il avance que le capitalisme, comme forme de sorcellerie[5], ne peut pas s’effondrer de lui-même sous le poids de ses contradictions internes. Le politique reste indispensable. L’approche de la politique n’est plus « frontale », mais part de la défense des espaces de libertés, des « biens communs » créés, et de leur reconnaissance comme forme essentielle de la vie collective. Il ne s’agit pas seulement de « faire pression » sur les décideurs politiques, mais d’imposer à la société politique la prise en compte de biens communs déjà établis et développés[6].

Le Forum mondial « Sciences & démocratie[7] », qui a été lancé à Belém en janvier 2009, introduit la question des biens communs de la connaissance, au cœur d’une nouvelle alliance entre les producteurs scientifiques et techniques et les mouvements sociaux.

 

Retour sur la pensée stratégique

Après la prise en compte des dangers et des opportunités, la discussion sur le passage des opportunités aux alternatives montre l’imbrication entre les réaménagements et les ruptures. Elle met en perspective les issues possibles à la crise et leurs imbrications. Elle analyse les réformes radicales qui se dégagent à partir des opportunités ouvertes par cette crise. Elle explore les alternatives radicales qui s’inscrivent dans la perspective d’un dépassement du système actuel. Les opportunités ouvertes par la crise correspondant à des perspectives plus radicales.

Aucune de ces opportunités ne s’imposera d’elle-même ; toutes sont grosses de récupération et d’oppression renouvelée. Si chacune des réformes radicales est porteuse d’améliorations, toutes peuvent aussi être retournées pour renforcer la logique du système. C’est la cohérence dans le cadre d’une politique d’ensemble qui donne lieu à une nouvelle logique. La cohérence globale de ces réformes radicales ouvre sur deux des issues possibles de la crise : une refondation du système dans la logique du capitalisme ou la recherche d’un système alternatif. Du point de vue des alternatives radicales, chacune de ces réformes est récupérable. Dans le même temps, chacune, poussée à ses limites, ouvre de nouvelles perspectives et amorce des transformations radicales.

Les opportunités ne seront saisies que si les résistances s’amplifient et si les luttes sociales, écologiques, pour les libertés, contre les guerres s’intensifient. En mettant en évidence le potentiel porté par les résistances, les pratiques actuelles et les exigences intellectuelles, l’altermondialisme donne une perspective à la sortie de la crise actuelle dans ses différentes configurations : le néoconservatisme et les guerres, la refondation du capitalisme et le Green New Deal, le dépassement du capitalisme et les alternatives radicales. Il permet de renforcer les coalitions pour les libertés et la démocratie, en poussant les résistances face aux conservatismes autoritaires et répressifs. Il permet aussi, en poussant les revendications pour la modernisation sociale et écologique, de lutter contre la constitution d’un nouveau bloc hégémonique formé par une alliance entre les néolibéraux et les néokeynésiens et d’inciter le Green New Deal mondial à dépasser ses limites. Il permet enfin d’esquisser les alternatives qui caractériseront un autre monde possible et de donner corps à un nouveau projet d’émancipation collective. Il lui faut pour cela inscrire sa démarche stratégique dans une pensée de la transition.

Nous partons de l’hypothèse que nous sommes dans une nouvelle période de transition du point de vue de la transformation des sociétés, ce qui inscrit la pensée stratégique dans la perspective d’un renouvellement de la pensée de la transition. La double crise emboîtée du néolibéralisme et du capitalisme met en avant la possibilité et l’actualité du dépassement du capitalisme.

Dans une période de transition, deux questions principales se posent : comment passe-t-on d’une période à une autre ? Comment une nouvelle logique systémique apparaît-elle et s’impose-t-elle ? La première question a longtemps été considérée comme assez simple et comme appelant une réponse classique : les forces sociales nouvelles prennent le pouvoir et mettent en œuvre les nouveaux rapports sociaux. Cette réponse a montré ses limites pour ceux qui ont l’ambition de maîtriser une transition. La pensée stratégique ne peut alors se limiter aux techniques de la prise du pouvoir et de son exercice, elle doit élargir son approche à la relation étroite entre la nature du pouvoir et la transformation sociale. Elle rencontre alors la réflexion sur la nature de la transition, sur la manière dont apparaissent et s’imposent les nouveaux rapports sociaux. Ces deux questions mettent en avant des interrogations sur le rapport entre les ruptures et les continuités, entre les améliorations et les transformations radicales, entre les réformes et les révolutions.

La réflexion sur la pensée stratégique devrait découler de la conception de la transition. Mais, de fait, elle découle aussi de l’évolution de la pensée stratégique et de son histoire. Elle privilégie la question du pouvoir et de la prise du pouvoir. Un détour par cette histoire est utile pour en mesurer les implications. Historiquement, la stratégie a d’abord été un art militaire, avant de déborder dans les mathématiques et dans l’économie. La pensée stratégique en est toujours marquée. Elle organise le rapport entre le politique et le militaire. Elle est supposée subordonner le militaire à la réalisation des objectifs politiques ; mais, dans le même temps, la pensée militaire envahit le champ du politique.

L’histoire de la pensée stratégique est pleine d’enseignements. Elle permet de mieux situer le rapport entre les dimensions économiques et sociales, politiques et géopolitiques, philosophiques et culturelles[8]. Elle renforce la référence à la conduite des guerres dans la pensée révolutionnaire. Gérard Chaliand, dans son introduction magistrale à son Anthologie mondiale de la stratégie[9], souligne que le nationalisme moderne, combinant l’État-Nation, l’industrie et la souveraineté nationale, porte en lui la mort des empires et que la planète des conflits se mondialise. Les guerres modernes sont des guerres de masse qui cherchent, à partir d’une bataille décisive, l’anéantissement de l’ennemi. C’est une vision qui, sous cette forme, est relativement récente dans l’histoire longue ; dans la plupart des conceptions précédentes, il s’agissait par la conquête d’asservir l’ennemi pour s’en servir plutôt que de le détruire. Cette pensée de la stratégie marque la pensée révolutionnaire. La recherche de la bataille décisive se retrouve ainsi dans le mythe du Grand Soir, du basculement soudain et irréversible. La victoire se conçoit dès lors comme complète avec l’anéantissement du passé, l’éradication des rapports sociaux et des classes correspondantes.

La stratégie s’élargit à l’art de la violence dans la guerre et en dehors. La guerre devient la règle, la paix cède le pas aux réponses humanitaires. La stratégie s’étend à l’organisation des sociétés et organise la militarisation des rapports sociaux. La sécurité prend la forme de l’épuration ethnique, du développement séparé et de l’apartheid social. L’objectif politique est, dans les différentes situations, d’anéantir l’esprit de résistance et d’accroître le sentiment de fatalité. Il reprend les méthodes développées dans les guerres d’anéantissement, celles de l’usage calculé de la terreur et de la cruauté.

Cette place dominante de la violence calculée a des conséquences sur la forme du pouvoir et définit le rapport entre celui-ci et le politique. La violence raisonnée est devenue la forme considérée comme naturelle de résolution des contradictions sociales. La violence trouve, en principe, sa légitimité dans la résistance à l’oppression. Elle s’impose quand une classe possédante use de son pouvoir et de la violence pour conserver son pouvoir de domination. Mais la lutte pour accéder au pouvoir conduit progressivement à celle visant à empêcher une classe dominante de se reproduire. Ou encore à empêcher une nouvelle classe dominante de s’imposer, comme on a pu le voir avec les bureaucraties, les nomenklaturas et leur cortège de partis uniques, de militaires et de services spéciaux.

L’opposition frontale conduit trop souvent à se confondre avec l’adversaire, à adopter ses méthodes « pour gagner », puis à valoriser les valeurs liées à la force. Des approches différentes se sont cependant développées, avec la place accordée à la mobilisation des masses, à l’autonomie, à la capacité des peuples à construire leur confiance en eux, correspondant à la forte pensée popularisée par Ho Chi Minh : « Il faut savoir transformer ses faiblesses en force. » La place grandissante de la violence calculée dans la conservation du pouvoir a conduit à relativiser la place des luttes armées dans la saga révolutionnaire[10]. Elle a donné naissance à plusieurs propositions qui sont à discuter. La désobéissance civile et la non-violence active en font partie. Mais aussi l’idée de pouvoir changer le monde sans prendre le pouvoir[11]. L’enjeu est en tout cas de dépasser l’idée, de plus en plus répandue, que le pouvoir équivaut au Mal, qu’il est indissociable de la domination, de la violence et de la corruption. La diabolisation du pouvoir empêche de penser la nécessité d’inventer de nouvelles formes de pouvoir et de politique. C’est un des principaux défis que rencontre aujourd’hui l’altermondialisme.

 

Penser la transition
 
Il faut revenir à la pensée de la transition, à la manière dont apparaissent et s’imposent de nouveaux rapports sociaux. La transformation des sociétés s’inscrit dans le temps long. Cette transformation nécessite des ruptures avec la logique et la rationalité dominantes, avec les valeurs et l’hégémonie culturelles, avec la nature de l’État, avec les formes et la nature du pouvoir, avec le contrôle de la classe dominante. On retrouve la proposition de Jaurès : la révolution, ce n’est pas la prise du pouvoir, c’est le changement des rapports sociaux et d’abord des formes de propriété. Le passage à une nouvelle logique dominante, à une nouvelle rationalité nécessite une rupture et une ou plusieurs périodes révolutionnaires.

Pour cela, revenons à la compréhension d’une société et de sa transformation. Une société est forcément complexe, elle ne se réduit pas à deux classes antagoniques. La structure sociale[12] est formée de l’articulation de plusieurs modes de production, par l’imbrication de plusieurs familles de rapports sociaux. Si celles qui ont existé précédemment n’ont pas disparu, un rapport social se révèle cependant dominant ; il s’impose aux autres, les réordonne et change leur nature, sans pour autant les éliminer. Par exemple, la propriété foncière féodale n’a pas disparu, même si elle a changé de nature, avec la prédominance de la propriété foncière capitaliste.

Le changement et la rupture ne se résument pas à l’éradication et à la disparition des formes anciennes et à leur remplacement par une forme nouvelle. C’est la subordination des formes anciennes à une rationalité nouvelle qui est en œuvre. Les rapports anciens continuent à exister, mais sont transformés. Dans la société actuelle, des rapports sociaux le préfigurent : il ne s’agit pas de rapports nouveaux achevés, mais de tentatives de dépassement qui émergent dans les pratiques sociales, sans pour autant se dégager complètement des rapports dominants. La rupture ne se produit pas avec l’éradication des anciens rapports sociaux, mais avec le moment où de nouveaux rapports deviennent dominants, subordonnent les anciens rapports sociaux et les transforment profondément.

Le dépassement du capitalisme n’est pas le contraire exact des rapports capitalistes. Il réinvestit et réinvente tous les anciens rapports sociaux, y compris les rapports capitalistes. Il crée une nouvelle situation, avec ses nouvelles contradictions. Il se construit par l’invention des nouveaux rapports qui apportent des réponses aux contradictions des rapports existants. Il crée une nouvelle situation, avec ses nouvelles contradictions. Il porte les valeurs et la rationalité nouvelles. Avec la mondialisation, ces rapports de dépassement seront analogues dans toutes les régions, mais les rapports réels seront différents d’une société à une autre. Il y aura donc une logique commune et une très grande diversité de situations, une pluralité de sociétés.

Comment se créent les nouveaux rapports sociaux ? D’abord, il faut rappeler que plusieurs voies sont possibles et qu’il n’y a pas de surdétermination. Le changement n’est pas prédéterminé, même si des évolutions sont prévisibles. Il n’existe pas de fatalité historique, de voie royale de l’Histoire qui suivrait, à travers des méandres, les étapes du communisme primitif, de l’esclavage, du féodalisme, du capitalisme, et qui conduirait au socialisme. Le fil conducteur n’est pas défini par le progrès et assuré par le développement des forces productives associées à la science. De même, s’il existe des relations dialectiques fortes entre un projet politique et les bases sociales qui le portent, il n’y a pas de déterminisme sociologique et les rapports sociaux ne se résument pas à la traduction du projet politique inscrit dans une classe révolutionnaire.

Les nouveaux rapports sociaux se construisent à partir des résistances et de la contestation, par les luttes contre les rapports dominants, la critique intellectuelle et théorique, les pratiques nouvelles qui préfigurent des dépassements des rapports existants. Ainsi, les rapports sociaux capitalistes ont été portés par une nouvelle classe montante, la bourgeoisie, et ont contribué à la définir en tant que classe. Ils se sont formés pendant la période féodale, notamment à partir des bourgs et des foires, modifiant qualitativement la nature des rapports sociaux et des formes de régulation, notamment des marchés.

C’est dans les périodes de transition que se forgent les nouveaux rapports sociaux et leurs bases sociales, que se recomposent les classes sociales, que se nouent les alliances entre toutes celles qui trouvent un intérêt à participer au changement. Les nouveaux rapports doivent apporter une réponse aux contradictions qui marquent les anciennes sociétés et qui sont portés par les antagonismes sociaux. La structure des nouveaux rapports, aujourd’hui en gestation, est marquée par la contestation du capitalisme et les contradictions des rapports capitalistes, mais aussi par la spécificité des luttes sociales dans chaque société. Dans les périodes de crise structurelle, comme celle que nous traversons aujourd’hui, la force des rapports dominants s’affaiblit et l’on voit notamment remonter à la surface des traces des anciens rapports précapitalistes, portant les peurs et les espoirs des périodes précédentes. En mettant en évidence le potentiel porté par les résistances, les pratiques et les exigences intellectuelles, il s’agit d’explorer le champ des nouveaux rapports sociaux et de donner une perspective à la sortie de la crise actuelle

 

Ruptures et continuités

Dans la question très controversée du rapport entre réforme et révolution, il faut de fait différencier l’idée des réformes de celle du réformisme, c’est-à-dire d’une démarche gradualiste induisant l’idée qu’il serait possible de sortir du capitalisme sans rupture. La question des réformes est toute autre et s’est toujours posée. Il est frappant de constater que dans les périodes de ruptures les plus fortes, les mouvements les plus radicaux ont passé la plus grande partie de leur temps à mettre en place des réformes qui relevaient plus d’aménagements et d’améliorations immédiates que de ruptures radicales. C’est que les améliorations immédiates des conditions de vie populaires s’imposent et ne peuvent attendre. Très souvent nécessaires, les réformes sont cependant rarement suffisantes. À l’issue des libérations nationales, on a vu des régimes mener des politiques réformatrices audacieuses[14]. Il s’agissait en fait de rattraper des retards énormes par rapport aux réformes possibles. Ces régimes se sont souvent brisés quand ils n’ont pas pu maintenir les mobilisations populaires par rapport aux offensives conservatrices intérieures et aux offensives extérieures relayées par les coups d’État militaires.

Souvent, l’analyse de ces échecs est attribuée au manque de radicalité des réformes et à l’opposition entre réforme et révolution. Les bouleversements et la rupture révolutionnaire sont nécessaires, ils ne sont pas en eux-mêmes un gage de dépassement. Ils peuvent aussi générer des conséquences déplorables. L’idée du progrès comme table rase a joué son rôle, contradictoire, pour construire l’individu en l’arrachant aux liens traditionnels, pour dégager les lois historiques des lois naturelles et pour subordonner la Nature à l’espèce humaine et au profit. Mais la colonisation des sociétés traditionnelles n’a pas été une mission civilisatrice. Son objectif était d’asservir les populations de ces sociétés et non de les libérer. La colonisation a permis d’asseoir la suprématie et la prospérité des classes dominantes occidentales. Elle a entaché et fait dévier la prétention à l’universel. Aujourd’hui, elle met en avant la nécessité de réinterroger la nature des ruptures et leurs contradictions. Elle ouvre la discussion sur la forme des révolutions définies comme des totalités et sur l’intime liaison entre réformes et révolutions.

L’appréciation d’une réforme dépend de la situation. Toute réforme comporte une part de risque de récupération et peut, dans une certaine mesure, contribuer à la reproduction d’un système de domination. Elle peut aussi renforcer les mobilisations populaires et consolider les ruptures nécessaires. Il ne s’agit pas de considérer que toute réforme est bonne à prendre et que l’accumulation des réformes conduit à un progrès. Dans certaines situations, dans le cas d’épisodes critiques avec des ruptures institutionnelles, des réformes peuvent servir à retarder un basculement possible par rapport à la remise en cause d’un pouvoir et à l’ouverture d’une nouvelle période plus avantageuse pour les couches populaires.

Mais, en général, la question ne se pose pas en termes de réforme ou de révolution, les deux devant être liées[15]. Il ne s’agit pas de la discussion sur le choix entre le projet du Green New Deal, la refondation du capitalisme ou le dépassement du capitalisme. En fait, par rapport au néolibéralisme, il s’agit de deux ruptures, on peut même les qualifier de deux révolutions, l’une interne au capitalisme, l’autre alternative. Le choix entre réformes et révolution se poserait si le Green New Deal l’emportait ; le mouvement altermondialiste aurait alors à se positionner par rapport à des réformes proposées qui s’opposeraient aux possibilités de dépassement.

Le mouvement altermondialiste ne néglige pas les améliorations possibles et n’hésite pas à s’engager pour éviter les situations insupportables. Il est aussi, pour sa plus grande part, concerné par une transformation radicale et prend très au sérieux les possibilités, ouvertes par la crise, d’un dépassement du capitalisme. Il se fait porteur de ces nouveaux rapports à travers les résistances et les pratiques sociales innovantes. Les forums sociaux en sont les espaces d’expérimentation et de visibilité. Ils facilitent aussi le travail intellectuel critique qui permet de différencier ce qui peut consolider la reproduction des rapports capitalistes de ce qui annonce de nouvelles perspectives.

Cette démarche stratégique met l’accent sur le rôle des pratiques concrètes d’émancipation dans la construction des alternatives. Elle permet de définir une méthode qui précise la manière de mener ces pratiques nouvelles. Elle resitue ces pratiques alternatives dans l’évolution de la pensée stratégique et de la pensée de la transition pour les inscrire dans la construction des nouveaux rapports sociaux. Elle fonde les pratiques nouvelles sur les résistances et les luttes qui ouvrent l’espace des possibles. Elle part des contradictions qui caractérisent la crise structurelle et ses différentes dimensions, sociales, écologiques, politiques et démocratiques. Elle s’appuie sur l’analyse critique et théorique qui permet de dépasser les illusions et d’éviter les récupérations et les impasses. Elle articule, par rapport aux trois issues envisageables de la crise, les objectifs des alliances sociales en termes de résistance, de débordement et de dépassement. Elle construit une culture politique qui inclut une nouvelle conception du pouvoir.

Dans cette démarche, les pratiques alternatives se déploient par rapport aux trois dimensions de la transformation : le temps, l’espace et l’échelle des problèmes. Par rapport au temps, elles relient l’urgence des situations à la durée de la transformation sociale. Par rapport à l’échelle des problèmes, elles dépassent les limites de l’expérimentation en rappelant que la validation concerne l’accès aux droits pour tous. Par rapport à l’espace, elles relient, du local au global, les niveaux correspondants aux différentes politiques. Les pratiques concrètes d’émancipation peuvent irriguer des politiques locales qui relient le territoire, la population et les institutions. Les pratiques alternatives au niveau national peuvent inscrire l’accès aux droits pour tous dans les politiques publiques. Elles font progresser la démocratisation des institutions et interrogent la nature de l’État et ses évolutions. Elles peuvent se concrétiser dans des régimes démocratiques qui élargissent l’espace social, écologique et politique. Au niveau des grandes régions, les pratiques alternatives construisent de nouvelles formes de mouvements sociaux et citoyens et explorent les nouvelles institutions et les mécanismes de régulation de la mondialisation. Au niveau mondial, les pratiques inventées par la société civile démocratique internationale font progresser un droit international fondé sur la Déclaration universelle des droits de l’homme et sur des politiques mondiales, notamment en matière d’écologie et de liberté de circulation.

Le mouvement altermondialiste ouvre un nouvel espace d’engagement individuel et collectif. Il inscrit l’engagement collectif dans l’action, dans des mobilisations populaires, sociales et citoyennes. Il rappelle la force de l’engagement individuel, du refus de l’inacceptable et de l’insupportable, la volonté de ne pas se faire voler sa vie, de l’inscrire dans une action collective, en dépassant la révolte individuelle par la participation à un mouvement historique. Il s’appuie sur les luttes et les pratiques alternatives de tous ceux qui résistent collectivement et qui veulent vivre dès à présent en conformité avec leurs idées. Il s’agit dès maintenant de refuser la fatalité et de s’engager dans les chemins de la liberté.

 

 

 

 

[1] Contribution à la commission « Stratégie » du Conseil international du Forum social mondial. Ce texte reprend les thèmes de l’article « Le mouvement altermondialiste et la crise de la mondialisation » de novembre 2008, développé à partir des discussions menées au conseil d’administration du CRID, au Conseil Scientifique d’Attac, dans les réunions du Cedetim, de l’AITEC, d’IPAM (Initiatives pour un autre monde) et du réseau Alternatives International.

[2] Edgar Morin, « Vivre avec l’imprévisible », revue Relatio-Europe, mai 2008.

[3] Parmi les récents appels qui méritent d’être soulignés, citons par exemple : Édouard Glissant et Patrick Chamoiseau, L’Intraitable Beauté du monde. Adresse à Barack Obama, Éd. Galaade, Paris, 2009 ; « Le manifeste des neuf intellectuels antillais pour des sociétés post-capitalistes », Le Monde, 16 février 2009 ; Edgar Morin, Pierre Gonod et Paskua, « Manifeste pour la métamorphose du monde », mars 2009 (disponible sur : <www.paskua.net>).

[4] Karl Marx, Critique du programme de Gotha, La Dispute/Éditions sociales, Paris, 2008 (1875).

[5] Philippe Pignarre et Isabelle Stengers, La Sorcellerie capitaliste. Pratiques de désenvoûtement, La Découverte, Paris, 2004.

[6] Kenneth McKenzie Wark, A Hacker Manifesto, Harvard University Press, Cambridge, 2004 (trad. fr. par les éditions Criticalsecret, Paris, 2006).

[7] <http://fm-sciences.org>.

[8] Emmanuel Terray, Clausewitz, Fayard, Paris, 1999.

[9] Gérard Chaliand, Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, Paris, 2001.

[10] Isabelle Sommier, La Violence révolutionnaire, Presses de Sciences Po, Paris, 2008.

[11] John Holloway, Changer le monde sans prendre le pouvoir, Syllepse, Paris, 2009.

[12] Étienne Balibar, « De la périodisation aux modes de production » et « Éléments pour une théorie du passage », in Louis Althusser, Étienne Balibar, Roger Establet, Pierre Macherey, Jacques Rancière, Lire le Capital, Maspero, Paris, 1965 ; Étienne Balibar, Cinq études du matérialisme historique, Maspero, 1974, Paris ; Samir Amin, Le Développement inégal. Essai sur les formations sociales du capitalisme périphérique, Minuit, Paris, 1973.

[13] Samir Amin, Du capitalisme à la civilisation. La longue transition, Syllepse, Paris, 2008 ; Clémentine Autain, Post-capitalisme. Imaginer l’après, Au diable Vauvert, Vauvert, 2009 ; Geneviève Azam, Le Temps du monde fini, vers l’après-capitalisme, op. cit. ; Cornelius Castoriadis, « Le socialisme du futur », Conférence à Porto Alegre en 1991 ; Thomas Coutrot, Jalons vers un monde possible, op. cit. ; Susan George, Leur crise, nos solutions, op. cit. ; Stéphane Hessel, Dix pas dans le nouveau siècle, Seuil, Paris, 2002 ; Immanuel Wallerstein, L’Après-libéralisme. Essai sur un système-Monde à réinventer, Éditions de l’Aube, La Tour d’Aigues, 1999.

[14] Ghazi Hidouci, Algérie, la libération inachevée, La Découverte, Paris, 1995.

[15] Rosa Luxembourg, Réformes ou révolution ? Grève de masse, parti et syndicat, Maspero, Paris, 1969 (1898) ; André Gorz, Réforme et révolution, Seuil, Paris, 1969.

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