Pendant que j’ai des souvenirs encore un peu frais, quelques lignes à destination des absents et pour fixer ce qui peut l’être en vue d’approfondissements futurs.  

Très bien accueillis, via Jean-Claude Guillebaud, par les éditions Les Arènes, nous n’étions pas très nombreux (16 ou 17) parce que la date tombait en plein milieu de la seconde semaine des vacances scolaires de Paris. Mais c’était une des seules dates qui convenait aux deux intervenants principaux que nous avions choisis, Geneviève Azam et jean-Pierre Dupuy. Et à laquelle nous pouvions disposer de la salle des Arènes.

Réunion très chaleureuse, riche et amicale, là encore. Elle commence par de premiers échanges sur « Pour un manifeste du convivialisme ». Il ne s’agissait pas de discuter le livre en profondeur mais de fixer les points d’accord ou de désaccord principaux. Quant au fond, je n’ai pas noté de vrais désaccords, au contraire. Jusqu’à présent, les critiques les plus prononcées restent celles de François Fourquet, auxquelles j’ai tenté de répondre. Les doutes, plus que les critiques à proprement parler, portent sur les points suivants :

- Certains (comme la fois précédente), n’aiment vraiment pas le mot convivialisme. J-C. Guillebaud, notamment. ll fait trop gentil, il rabat trop sur la festivité gastronomique. D’autres, au contraire (J-B. de Foucauld, Zhe Ji), y tiennent et revendiquent les connotations de partage et de plaisir d’être ensemble.

- Pour d’autres (comme Yann Moulier-Boutang l’autre fois, plus particulièrement), ce qui fait problème, c’est plutôt le isme, ce qu’il charrie d’aspiration au système, à une doctrine totalisante. Point que développe notamment Geneviève Azam. Pour ma part, je revendique le isme et la nécessité de se situer par rapport aux doctrines existantes (libéralisme, socialisme, communisme, anarchisme) si l’on veut faire apparaître ce qu’ont déjà en commun, mais sans assez le savoir, toutes les expériences ou expérimentations pratiques et théoriques déjà existantes. Il ne s’agit donc pas d’apporter une doctrine qui tomberait du ciel, mais de mieux faire apparaître la doctrine commune déjà existante. Notre réunion même donne déjà de la crédibilité à ce point de vue. Soutenu notamment par J-B. de Foucauld et François Gauthier.

- Enfin, certains (et plus particulièrement Hervé Kempf) pensent que ce qui peut et doit nous réunir c’est la conscience de la catastrophe prochaine, une heuristique de la peur en somme, et qu’il faut se garder de prétendre donner à rêver et à espérer en un monde plus ou moins radieux, sous peine de retomber dans les illusions potentiellement totalitaires d’hier. D’autres, au contraire (dont moi) estiment qu’il sera impossible de rassembler des énergies si nous ne montrons pas ce qu’il y a à gagner avec la perspective convivialiste : un mieux vivre, sans doute, un meilleur accomplissement de soi pour le plus grand nombre.

On entame ensuite la discussion sur le thème de l’hubris avec les exposés de Geneviève Azam puis Jean-Pierre Dupuy. Tous deux très riches et suggestifs. Trop pour que je puisse en proposer un résumé (si l’un et l’autre pouvaient rédiger une ou deux pages synthétiques, ce serait réellement précieux). Très sélectivement, je retiens les points suivants.

 

L’intervention de Geneviève Azam

- L’humanité est devenue une force géologique (anthropocène), mais dominée par la toute-puissance de l’économie qui englobe désormais non seulement la société mais la nature elle-même. 
- C’est l’idéal moderne de l’autonomie et de la liberté qui désormais devient intenable. D’une part nous constatons que nous ne pouvons pas (plus) tout faire. Quelque chose de notre histoire nous échappe. De l’autre, et pour cette raison, nous découvrons la dimension suicidaire de l’idéal moderne de la liberté qui a pensée celle –ci comme une transgression permanente des limites. De toute limite. Il faut au contraire penser la liberté, avec Castoriadis, comme acceptation des limites qu’on se donne. 
- Il faudrait de ce point de vue entamer une discussion – toute une séance peut-être – sur le projet d’un revenu maximum .
- Il n’y a plus d’extériorité puisque la nature est devenue elle-même une composante de l’économie. 
- Dans le sillage de Naomi Klein on voit comment le discours de la catastrophe est devenu un des modes de régulation du système. Il ne génère que de la compassion aucune action ou prise de conscience véritables.

En conclusion, que faire ? Trois choses, principalement : 
- (Ré)apprendre à penser les conséquences de nos actes, ce qui implique une certaine rupture avec le gigantismes de nos organisations. 
- Développer la réflexion sur les communs, les communautés d’usagers unis par des règles d’usages. 
- Retrouver une certaine extériorité, et notamment à la pensée occidentale. Entrer ainsi en dialogue avec, par exemple, les réflexions latino-américaines sur le bien vivir, inscrites dans les constitutions de l’Équateur ou de la Bolivie.

L’intervention de Jean-Pierre Dupuy
Jean-Pierre Dupuy pour sa part construit son exposé en deux temps à partir d’une citation de Ruy Blas : « L’homme est un ver de terre amoureux d’une étoile ». 
La plus grande partie en est en fait consacrée à la critique de la corruption du christianisme développée par Illich dans un texte posthume (« La corruption du bien engendre le pire »). Tout se jouerait dans l’interprétation de la parabole du Bon Samaritain et de la réponse à la question : « qui est ton prochain ? ». La réponse qui a triomphé est celle qui veut que tous les hommes soient notre prochain. C’est elle qui ouvre la voie aux abstractions indifférenciées de l’utilitarisme et du kantisme, et à la démesure qui leur est inhérente. Et qui ouvre également la voie à la désacralisation dont ce christianisme corrompu aura été en définitive le vecteur. Il est en définitive responsable de l’abolition des limites Or, tout homme, pris dans on abstraction générique, n’est pas mon prochain, mais seulement celui, concret qui souffre et demande. 
« L’homme est amoureux d’une étoile ». Pourrait-on l’en empêcher ? Plus concrètement, pourrait-on substituer au désir de puissance ou de richesse la passion de l’art par exemple ? Cette question, assez centrale, n’est guère développée. Jean-Pierre Dupuy se borne pour finir à laisser deviner son scepticisme. (y compris sur le projet de taxer les riches à 75% au-delà d’un million d’€ par an).

 

Réactions
Une vaste discussion s’engage alors, que je ne saurais restituer. Trois interventions m’ont plus particulièrement marqué (outre la mienne…). Celle tout d’abord, très concise et synthétique, de Barbara Cassin sur l’hubris en Grèce. Qui ne peut être régulé que par deux choses, l’aïdos (la pudeur inspirée par le risque que fait peser le regard des autres. La common decency serais-je tenté de dire (A.C .). Et diké. B. Cassin ajoute qu’elle n’a pas connaissance de cas d’hubris féminin. Et qu’il y a un domaine dans lequel l’hubris est toléré : le logos.

François Gauthier s’inscrit en faux contre l’affirmation de Geneviève Azam que nous ne connaissons plus d’extériorité. Il prend appui pour cela sur des déclarations de J-C. Guillebaud et Jean-Pierre Dupuy (et Geneviève elle-même) selon qui, pour les modernes adorateurs de la technique il faut s’ouvrir et céder à son imprévisibilité immaîtrisable. Comment ne pas songer ici aux décrets de la providence et à l’insondable des desseins de Dieu. Le marché aussi fonctionne comme une extériorité sacrée. Oui, mais elle est d’origine humaine, objecte Dupuy. Soit, mais ni plus ni moins, répond F. Gauthier, que les extériorités d’autres civilisations. Si nous voulons en effet dialoguer avec elles, comme le demande Genviève Azam, il ne faut pas commencer par nous octroyer le privilège d’une conscience supérieure. 
Pour ma part je marque mon intérêt pour le propos d’Illich tel que rapporté par J-P. Dupuy en observant que pour J. Stuart-Mill l’utilitarisme tel qu’il l’entend ne fait que reprendre le message du Christ ou de Kant. Développons. On peut, je crois, soutenir l’idée que la fonction politique essentielle de toutes les religions (et de toutes les morales ou éthiques) a été de contenir l’ hubris (ou la volonté de puissance, la quête de reconnaissance, le désir, et tout ce qu’on voudra du même ordre) dans les limites du supportable. Avec beaucoup de ratés mais aussi quelques succès. Le christianisme (religion de la sortie de la religion selon Gauchet) serait, ainsi interprété, la première à échouer radicalement. La question qui nous est posée est celle de savoir si nous serons capables d’esquisser les traits d’une religion civile mondialisée (Zhe Ji cite à ce propos opportunément Robert Bellah) qui puisse réussir là où le christianisme kantisé et utilitaristisé aurait échoué (et ne parlons pas des religions séculières totalitaires, bien sûr).

François Flahault fait observer, corrélativement, que la Genèse met en scène un engendrement des humains dont on ne trouve aucun équivalent ailleurs. Des humains créés solitaires, auto-suffisants, et qui, peu à peu, d’ailleurs, s’imagineront être leurs propres créateurs et pouvoir vivre et valoir tout seuls, sans les autres. Alors que pour toutes les autres cultures il est évident qu’on ne peut vivre qu’en relation avec les autres. N’est-ce pas cet imaginaire constitutif de l’occident qui fait radicalement problème ?

 

Conclusion

Discussion très riche, on le voit. Mon seul regret est qu’elle soit peut-être restée un peu trop abstraite. La question centrale n’est-elle pas celle-ci : on ne supprimera pas la volonté de puissance (et de créer) par un coup de baguette magique ou par des grandes proclamations moralisatrices (même si un peu de morale ne peut pas faire de mal, et étant entendu que la vraie morale se moque de la morale). Elle s’est déployée historiquement à titre principal dans la guerre, puis, peu à peu, dans l’accumulation de richesses. Dans l’invention technique et scientifique, aussi). Peut-on lui trouver un champ d’expression et de manifestation moins dangereux pour la survie de l’humanité ? La rivalité artistique, par exemple. Le sport aussi, bien sûr. Mais également l’inventivité civique et démocratique. La lutte pour la survie de l’humanité. Etc.

Dernière remarque. Ce compte-rendu ne prétend évidement à aucune objectivité ni exhaustivité (je n’ai rien dit, par exemple des interventions de Jean Sammut, Bernard Perret ou Gus Massiah, que je n’ai pas assez bien notées pour tenter de les restituer). D’autres seraient les bienvenus. Mais le mieux serait encore que certains des participants, stimulés par la discussion, rédigent quelques lignes, ou quelques pages (en attendant quelques livres) pour dire ce leur semble avoir été dit ou pas dit d’important.

Pour finir, s’est posée la question de la date de la prochaine réunion sur le thème « Quel « programme de transition » ? Ou encore : que faire pour convaincre des bienfaits possibles d’un ralentissement de la croissance alors que dans l’état actuel (celui d’une société de croissance sans croissance), tout ralentissement a des conséquences sociales dramatiques ?. La discussion sera introduite par des exposés au moins de Hervé Kempf et Bernard Perret. 

Deux dates ont été retenues, qui permettaient à tous les participants (sauf Zhe Ji) d’être présents et également accueillis par les éditions Les Arènes (que je remercie encore de leur hospitalité) : 
- le jeudi 29 mars (un peu difficile pour Hervé Kempf, mais qui aurait l’avantage que Geneviève Azam et Jean-Pierre Dupuy pourraient y être présents) 
- le jeudi 12 avril. 
Je sais que le jeudi ne convint pas à Yann Moulier-Boutang et à Jean-Louis Laville, mais sauf s’il y avait beaucoup d’autres impossibilités, je crois qu’il faut rester sur ces date, trop difficiles à changer, en leur promettant qu’ils seront prioritaires pour le choix de séances suivantes. Ne serait-ce d’ailleurs que parce que Jean-Louis sera tout désigné pour introduire avec Roger Sue la séance « Politique de l’association ».

Barbara Cassin nous ayant préalablement expliqué pourquoi il faut écrire hubris plutôt qu’ubris ou hybris.

Il pourrait être judicieux de prévoir cette discussion lors de la prochaine séance consacrée au programme de transition.

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