Très riche séance encore hier soir. Toujours amicale, ce qui n’allait pas absolument de soi car, sur le rôle de l’État et l’avenir possible et souhaitable de l’Europe les tensions étaient vives, et le consensus bien improbable.

 

L’Europe ? Quelle Europe ?

Jean-Claude Guillebaud, terrassé par la grippe, avait dû déclarer forfait. Heureusement, Yann Moulier-Boutang, piqué au vif par les quelques lignes que j’avais rédigées afin de faire réagir…avait réagi. Sous la forme d’une dizaine de pages envoyées quelques heures avant la séance et qu’il a reprises hier soir. Je n’entreprends pas de résumer son propos puisque tout le monde aura pu le lire (et je reprends ici son texte en annexe). En un mot pour lui, l’État-nation est plus que dépassé. Il ne contrôle à peu près plus rien, et c’est tant mieux car il est urgent d’aller vers une Europe radicalement fédérale (et non confédérale), à faire naître par une sorte de constituante élue par tous les Européens. Proposition voisine de celle que développe D. Cohn-Bendit dans son dernier livre. YMB tire argument de l’opposition du parlement européen au budget proposé par la commission pour y trouver les prémices d’une volonté fédéraliste qui pourrait s’imposer rapidement selon lui. Thèse brillamment argumentée et développée, à laquelle presque tout le monde a trouvé quelque séduction dans telle ou telle de ses composantes, mais qui s’est heurtée aux objections variées d’à peu près tout le monde.

Personne ne se lançant, je fis valoir pour ma part que :

- Seule l’Europe prétend passer outre l’État-nation qui, malgré toutes ses difficultés et contradictions possibles n’apparaît donc nullement moribond ni aux États-Unis, ni en Chine, ni en Inde, ni au Japon, ni au Brésil etc. Nulle part sauf en Europe. Seule celle-ci l’invalide, et affaiblit ses États membres à défaut de pouvoir construire un État propre.

- YMB s’en réjouit, et se réjouit de toutes les indépendances provinciales qui s’annoncent avec les sécessions possibles ou probables de la Catalogne, de l’Écosse etc. Ainsi sortirait-on d’une logique de la puissance. Je vois plutôt pour ma part l’entrée dans une logique de l’impuissance et, avec les revendications régionalistes ou nationalistes, la rupture de toutes les solidarités qui s’exerçaient dans le cadre de la nation.

- Enfin, on ne voit poindre aucune opinion fédéraliste européenne, aucune force sociale ou politique susceptible de faire sien le projet défendu par Yann qui m’apparaît donc comme une vue de l’esprit.

Bernard Perret fait alors valoir qu’aujourd’hui encore c’est massivement dans le cadre des États nationaux que l’on sait agir, mener des politiques publiques dignes de ce nom et que l’Europe fédérale est pour l’heure bien incapable de s’y substituer.

Thomas Coutrot se dit en fait scandalisé par le propos de Yann qui ne veut pas voir que pour l’instant la dynamique européenne est celle du néo-libéralisme qui procède pas à pas à la destruction de toutes les conquêtes et de toutes les protections sociales. Et qui impose une récession absolument dramatique. Il est quant à lui fédéraliste, comme Yann, mais ses longues années de militance altermondialiste lui font conclure qu’il n’y a pas d’opinion publique européenne supranationale et qu’il n’y a donc que dans le cadre national qu’il est possible de s’opposer aujourd’hui au néolibéralisme[1]. L’éclatement des États en provinces indépendantes signifie(rait) le triomphe des égoïsmes. Tout simplement, les provinces les plus riches ne veulent plus payer pour les provinces les plus pauvres. Et l’on peut ajouter, selon moi, que c’est la même dynamique que l’on voit à l’œuvre entre États au niveau de l’ Europe. Quelles sont les mesures, décidées nationalement, qui seraient susceptibles d’avoir un écho européen et d’être généralisables selon Thomas ? Deux au minimum : la réduction (l’annulation ? ) de la dette, décidée d’en bas, et non imposée par la commission ou par les banques ; le retour aux monnaies nationales en complément de l’euro et des monnaies locales.

Gustave Massiah, dont le remarquable texte qu’il nous avait envoyé confirmait qu’il n’existe pas de mouvement social européen, qu’on ne peut donc pas faire fond sur lui, dit sa sympathie à long terme pour le projet fédéraliste défendu par Yann mais objecte qu’on ne peut pas s’appuyer sur le long terme pour régler les problèmes actuels. In petto, je me dis que c’est à un problème du même ordre que nous avons affaire, plus généralement, dans la perspective convivialiste. Nous sommes en effet partisans d’un fort ralentissement de la croissance à moyen terme, mais à court terme nous ne pouvons que constater les dégâts que ce ralentissement entraîne. Et nous manquons toujours cruellement d’un programme de transition crédible.

Hervé Chaygnaud observe que ce sont les petits États, la Suède, le Danemark etc. qui se tirent le mieux d’affaire, qu’il sont de la même taille que les gros Länder ou les grandes provinces, et en déduit donc que c’est la bonne échelle pour agir. Mais ajoute-t-il, cela suppose que l’Europe ait une réalité. Sans quoi, serais-je tenté d’ajouter pour ma part, avec cette partition généralisée des États-nations, nous n’irons que vers une accentuation de la lutte de tous contre tous.

Alfredo Pena-Vega qui termine une longue enquête sur la perception de l’Europe chez les jeunes (en Bourgogne), constate que l’Europe ne fait absolument plus sens pour eux et qu’ils ne voient en rien ce qu’elle peut leur apporter.

Pierre-Olivier Monteil, qui nous a rejoint fait observer qu’on ne peut pas raisonner sur le projet européen sans prendre en compte un travail de mémoire qui n’a pas été suffisamment fait.

François Flahault attire notre attention sur le fait que les Européens ne sont nullement conscients du fait qu’ils sont sous domination culturelle et symbolique, sous hégémonie étatsunienne. Comment l’Europe pourrait-elle réellement advenir si elle n’est pas porteuse d’un modèle social et culturel différent ? À quoi Dick Howard objecte que les États-Unis n’existent pas comme sujet parce que personne n’est constitutionnellement habilité à parler en leur nom.

Jean-Baptiste de Foucauld estime que le convivialisme doit porter une attention toute particulière aux nouveaux acteurs qui émergent à une échelle supérieure à celle des nations mais qui n’est pas non plus celle du monde. Les ONG notamment. Reste à ne pas esquiver la question de la puissance.

Marc Humbert, enfin (mais peut-être était-ce après l’exposé d’Alfredo) remarque que nos États-nations sont devenus radicalement pluri-culturels et ethniques, que les politiques anti-immigré sont devenues de plus en plus violentes et insupportables, et qu’il nous faut donc penser et mettre en place de nouveaux modes de cohabitation possibles.

Christophe Fourel, lui, soulève la question décisive. Non pas tant celle de savoir quelle Europe se dessine ou est possible, mais laquelle nous souhaitons. Et avec quelle structure politique ? Un consensus, un peu trop vague à mon goût, se forme sur l’idée que nous souhaitons une Europe fédérale. Des États-Unis d’Europe. Le projet de Yann ? Pour ma part, je reste perplexe. Une fédération, soit. Mais à combien ? A 27, à 30 ? A 40. ? Et qui sera le fédérateur, demandait déjà de Gaulle ? Sur quel projet ? Je nous trouve beaucoup trop courts sur ces questions. N’est-il pas temps de constater lucidement que rien ne marche plus dans le projet et la dynamique européenne, et d’en tirer la conclusion qu’il nous faut accepter de passer par une période de régression, au sens quasiment psychanalytique du terme ? Mais reste à savoir pour aller où, à supposer que nous puissions en sortir par le haut, pour aller de l’avant et non pour nous complaire dans l’impuissance et la régression sans fond ? Une piste ne serait-elle pas de définir, en effet, les grands traits d’une entité supra-nationale qui nous paraisse souhaitable (une République ? A la française ? A l’allemande ? autrement ? Mâtinée ? Etc. ), et d’essayer d’impulser une nouvelle dynamique européenne sur cette base. Vers une fédération, peut-être, mais sûrement pas à 27 pays, ou habitants de ces pays, qui n’en veulent pas (je sais bien que l’amour selon Lacan consiste à donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas, mais il ne faut quand même pas exagérer dans ce registre ! ). Ne vaudrait-il pas mieux commencer avec ceux qui le veulent vraiment ? Et pourquoi pas une fédération à deux, trois ou quatre pour commencer ? Si on veut tout faire à 27, ou même à 15, nous n’avancerons jamais d’un pouce.

 

Et au-delà ?

De toutes façon, il faudra que l’éventuel Manifeste convivialiste se présente comme susceptible d’avoir une portée et une pertinence mondiale, clairement supranationale en tout cas. Comment faire, c’était une autre des questions posées pour la réunion d’hier soir, pour qu’il ne soit pas et n’apparaisse pas seulement comme le fait de vieux intellos français ? En intégrant, bien sûr, tout un ensemble de thématiques apparues ailleurs. Alfredo, dans son exposé qui terminait la soirée, en a listé quatre qui lui semblent en claire harmonie avec la perspective convivialiste :

- La définition du Bonheur national brut au Bhoutan.

- En Équateur, l’idée du Buon vivir, assez proche somme toute

- Toujours en Équateur l’inscription des Droits universels de la Naturedans la constitution

- La capacité d’un petit pays, l’Islande, à résister aux diktats de la Finance internationale et à refuser de payer la dette.

Aldfredo ne mentionne pas, volontairement, dans cette liste l’invocation bolivienne de la Terre Mère, la Pachamama, parce que, nous dit-il, l’idée n’a en réalité pas eu de suites. Tout le monde s’est déclaré d’accord avec la pertinence de cette liste. À élargir, bien entendu. Reste à se demander, toutefois, pourquoi ces thématiques ont émergé dans de petits pays montagneux, de surcroît. Et si elles sont généralisables au-delà et comment.

 

Prochaine réunion

Pour finir, nous tombons d’accord pour dire qu’il serait bon de consacrer notre prochaine réunion à une réflexion collective sur la possible rédaction d’un Manifeste convivialiste. Comment l’envisageons-nous ? À qui pensons-nous devoir nous adresser ? Comment le rédiger ? À quelques uns d’abord ? Ne faudrait-il pas plutôt dresser une liste de tous les thèmes qu’il nous faut aborder, nous partager le travail et voir ensuite ? Etc.

Trois dates ont été proposées : mardi 9 avril, jeudi 11 avril, mardi 17 avril

 

Annexes:

I) Rappel de la note rédigé par François Fourquet

II) Rappel de la note rédigée par Yann Moulier-Boutang

I) Convivialisme

réunion du 20 février 2013

"Quel rôle encore pour les Etats-nations ?

Le statut de l'Europe et de l'interculturalité".

La Tavola, 32 Bd du Montparnasse

Il n'existe qu'un monde et un seul

Contribution de François Fourquet (je serai absent)

La France en tant que telle n'a plus rien à dire: battue par l'Angleterre en 1815, par l'Allemagne en 1940, battue par deux peuples du tiers-monde (une sale guerre contre les Vietnamiens et les Algériens entre 1947 et 1962), devenue puissance de second rang, elle ne représente plus rien qui puisse susciter le désir ou l'admiration des peuples du monde émergent ou sous-développé. Nous n'avons pas été glorieux. Renonçons une fois pour toutes à chanter cocorico et à donner des leçons au monde.

De Gaulle en refusant la défaite et en attirant de jeunes résistants ou combattants de la France libre, a sauvé l'honneur des Français et rendu possible un nouvel élan en 1945 et en 1958.

De Gaulle a réussi à faire la paix en Algérie et à retirer la France d'Algérie dans un processus de paix où il a failli laisser sa peau et la France laisser sa démocratie.

De Gaulle a réussi une troisième victoire: faire la paix avec les Allemands après être revenu au pouvoir (traité de l'Elysée en 1963), poursuivant et achevant ainsi le geste magnifique de Jean Monnet et Robert Schuman en 1950: tendre la main aux Allemands et construire avec eux la Communauté européenne, dont est issue l'Union d'aujourd'hui.

L'Allemagne en tant que telle n'a elle non plus rien à dire au monde depuis l'expérience nazie.

La seule France dont elle puisse être fière est la France de la révolution et des Droits de l'Homme de 1789. Elle systématisait et portait à un haut degré d'incandescence la religion laïque de la démocratie et de la liberté (contre la tyrannie) que les Anglais avait déjà adoptée de manière moins spectaculaire, mais néanmoins réelle, au XVIIè siècle.

Mais la France s'est vainement épuisée à combattre l'Angleterre par des moyens peu exaltants: la dictature de Napoléon, un despote qui se fit empereur en reniant pratiquement la religion de la démocratie. Néanmoins il perdit la course à la domination du monde engagée avec l'Angleterre depuis le XVIIe siècle.

La seule valeur respectable est l'abandon du nationalisme franchouillard et prétentieux effectué il y a 50 ou 60 ans avec l'Europe. C'est une valeur que nous avons acquise avec les Allemands et que nous pratiquons avec constance malgré les aléas de la vie européenne. La prétendue domination économique de l'Allemagne est une illusion entretenue par un reste de nationalisme français; l'Allemagne n'est riche que de la richesse de l'Europe; les vrais dominants sont pour l'instant les Américains, dont nous dépendons pour notre défense militaire, et pour bien d'autres choses encore. Et les Américains eux-mêmes ne sont riches que de la richesse du monde, qu'ils captent habilement.

La paix européenne a été conclue en 1951 avec la création de la CECA quand l'Europe n'était plus depuis longtemps à la tête du monde. C'était une paix entre puissances de seconde zone déclassées et sans prestige, malgré le sursaut gaullien. Cette paix eût été glorieuse si nous l'avions conclue quand l'Europe dominait encore le monde, c'est-à-dire avant 1914. Malgré les bonnes intentions, l'Europe en a été incapable, car Français et Allemands espérions encore nous venger du triomphe de l'Angleterre en 1815: in petto et secrètement pour nous Français, ouvertement pour les Allemands.

Donc je ne vois aucun message exaltant à transmettre au reste du monde en tant que Français. En tant qu'Européens, la seule chose que nous pouvons dire au monde est: "nous avons réussi à conclure la paix, certes entre puissances secondes, mais une paix durable quand même". Le résultat est modeste, mais il existe. Certes il n'exalte pas les jeunes qui n'ont aucune idée de ce qu'était la haine des Allemands pendant la guerre et pour qui cette réconciliation est dépassée: ce qui prouve qu'elle a bien réussi.

Un geste français qui serait important sur le plan des valeurs, c'est faire la paix avec les Algériens et les Maghrébins, comme François Hollande a commencé timidement à le faire quand il a évoqué le massacre des Algériens du 17 octobre 1961.

L'autocritique de la France est un préalable essentiel: l'autocritique n'est pas une «repentance» hypocrite qui nous ferait verser des larmes de crocodile, mais un geste d'ouverture qui nous permettra de tendre la main aux Algériens comme le geste de Monnet, Schumann et De Gaulle nous avait permis de tendre la main aux Allemands. Il est vrai que la paix des banlieues ne dépend pas seulement de nous, mais de la paix entre Israéliens et Palestiniens. Dans le même esprit, le discours de Chirac au Vel d'Hiv' en 1995 a été essentiel pour réparer en partie des gestes indignes de Vichy à l'encontre des Juifs (l'étoile jaune, Drancy).

Mais, au moins, nous pouvons prendre notre part à un acte de réparation des rancœurs engendrés par cette terrible guerre de civilisations qu'a été la colonisation.

Faire la paix avec les Allemands a dépendu de nous: nous l'avons fait, et ce geste fécond a créé l'Europe. Faire la paix avec les Algériens, même 50 ans après la paix officielle d'Evian, dépend encore de nous. Ce ne serait là que réparer en partie la violence insensée de la France pendant la guerre d'Algérie. Les vives critiques adressées à Hollande par la droite pour avoir simplement reconnu le massacre du 17octobre 1961 révèlent que c'est un enjeu essentiel sur le plan des valeurs, bien qu'il paraisse mineur.

L'Europe? La paix avec les Allemands a rendu possible la naissance de l'Union européenne. C'est bien. Mais l'Europe en tant que telle n'a pas eu un passé seulement glorieux. Elle mené une guerre de civilisation contre les peuples du monde: elle a colonisé la moitié du monde, massacré, forcé au travail ou parqué les Amérindiens (Espagnols au XVIè et Américains au XIXè – car la conquête de l'Ouest ne fut rien d'autre qu'une colonisation du continent nord-américain), mis en esclavage et colonisé les Africains, colonisé les Indiens d'Inde et les Indonésiens, humilié les Chinois en les forçant à importer de la drogue, etc. Elle a certes inventé le libéralisme, mais inventé en même temps sa face sombre, le «capitalisme» pilleur des richesses du monde, elle a réinventé l'esclavage. Elle a conquis et occupé le reste du monde avec une violence inouïe dont nous avons perdu la mémoire.

Nous ne pouvions pas faire autrement, certes: même Proudhon pensait que la colonisation apportait la civilisation au futur Tiers monde. Les cadres mentaux de la connaissance politique et morale n'étaient pas ceux d'aujourd'hui. D'accord. Mais ça nous interdit à jamais en tant que Français ou en tant qu'Européens de prêcher l'évangile au reste du monde au nom de nos «valeurs». C'est une question de pudeur, de respect humain.

Nous ne pouvons prendre la parole qu'en tant que citoyens du monde. La citoyenneté mondiale implique d'abord un mouvement intérieur subjectif: considérer le monde comme une «cité globale» et les autres peuples comme nos concitoyens, nos frères en humanité. Nous disposons pour ça d'un cadre politique et mental depuis un siècle: la Société des Nations, l'ONU. L'idée n'a donc rien de révolutionnaire. Elle est née au lendemain du massacre planétaire provoqué par la guerre mondiale des nations, laquelle fut inspirée par les nationalismes du XIXè siècle, notre nationalisme. Mais la fraternité n'est pas encore vraiment admise. À voir la lenteur et les ratés des négociations sur le commerce mondial et sur le climat, nous voyons bien que les esprits ne sont pas mûrs. C'est pourtant la clé subjective du problème. Une chose est de dire: «veuillez s'il vous plaît pardonner notre violence et notre rapacité passées», et une autre d'affirmer: «vous êtes nos partenaires, nos frères dans ce monde nouveau qui se forme depuis 1918 et 1945: les nations ont fait leur temps pour le meilleur et pour le pire, c'étaient des illusions collectives: il n'existe et il n'a jamais existé qu'un monde, et un seul, où nous avons à vivre ensemble».

Cette conviction inspirait la «Déclaration» des Droits de l'Homme et du Citoyen en 1789: la révolution française n'était pas seulement nationaliste, mais aussi mondialiste. Elle inspirait aussi l'internationalisme ouvrier du XIXè siècle, dont l'idéal a été oublié et trahi en 1914. Le rôle des intellectuels est celui des clercs autrefois, celui d'Antigone: parler au nom des lois non-écrites qui règlent la vie profonde des humains même quand elles sont niées par les pouvoirs officiels et paraissent irréalistes. Au nom de la paix et de la vie.

Au nom d'un convivialisme mondial.

II) Note de Yann Moulier-Boutang

Notes pour intervention mercredi 20 février 2013

Groupe de travail Manifeste du convivialisme

Que reste-t-il de l'État nation ?

Je vais faire un peu de provocation qui m'apparaît d'autant plus nécessaire qu'il y a urgence en général et peut-être entre nous.

À la question que reste-t-il de l'Etat nation je répondrai deux choses :

Plus grand chose.

Et ce peu est encore trop.

Donc que pouvons-nous en faire? l'éteindre dans le fédéralisme européen.

Une telle réponse n'est pas une position générale vraie depuis toujours et pour l'éternité. Elle ne se confond pas avec un rejet anarchiste de l'Etat ou de la Nation. Non que cette critique soit inconcevable.

Mais la position que j’assume ici concerne notre présent immédiat d'Européen.

Je soutiens que nous sommes depuis un demi siècle en train d'accoucher d'une forme politique post nationale qui laissera derrière elle non seulement la nation, mais aussi le fédéralisme traditionnel même s'il y a beaucoup plus à glaner d'utile désormais dans cette expérience historique, en particulier dans son conflit féroce avec le confédéralisme.

Pourquoi sommes-nous entrés depuis la fondation de l'Europe après la 2° guerre mondiale, dans une ère post-nationale et pas simplement transnationale comme l'annoncent mes collègues économiste dont la culture historique et juridique est souvent très limitée?

A travers plusieurs formes de limitation essentielles de la souveraineté dont la mondialisation économique n'est qu'un facteur et pas le plus important. J’ai presque envie de dire la cinquième roue du carrosse.

A) Bien de États nations sauf les plus vieux ( France, Royaume-Uni, Suède ) ont connu des variations de contours et une souveraineté limitée soit sous la forme de nations incluses dans des empires (Austro-hongrois, Ottoman) soit sous la forme de protectorat soviétique (le caractère limité de la souveraineté des États membres étai un des piliers du Pacte de Varsovie entre Etats « frères »).

B) certains États se sont privés du droit régalien par excellence, celui de déclarer la guerre offensive (Norvège, Finlande, Suisse au nom de la neutralité revendiquée) soit pour expier l'aventure nazie ou militariste. Ainsi l'Allemagne et le Japon ont-ils inscrit dans leur constitution une auto limitation de l'armée à une force d'autodéfense. Rappelons aussi que l'Allemagne et je Japon ont été privés du droit de veto puisqu'ils ne sont n'est pas membres permanents du Conseil de sécurité.

C) Toujours dans le domaine du droit des gens, (relations internationales) les pays européens et le Japon ont accepté la création de la Cour Pénale Internationale qui donne la possibilité à un tribunal international de juger de leurs ressortissants fussent-ils des militaires ou des membres de gouvernement. La Russie, la Chine mais aussi les États-Unis se sont toujours opposés à cet abandon du deuxième principe cardinal de la souveraine régalienne de l'Etat national : être juge en dernier ressort. La CPI n'est pas la Cour international de justice de la Haye qui arbitre les conflits inter étatiques mais une justice supranationale qui rend le droit à une échelle supérieure aux États et sans recours possible.

D) À ces limitations de la souveraineté sont venues s'ajouter d'autres qui ont marqué toutes les étapes de la construction européenne : la souveraineté économique (libre circulation des biens et services et interdiction de frapper de droits de douane des pays membres, mais aussi réduction a une peau de chagrin des marges de manœuvre pour une politique industrielle "nationale") la souveraineté monétaire pour les pays de la zone Euro, et dorénavant de la souveraineté budgétaire et financière (union bancaire), last but not least la Cour Européenne de Luxembourg véritable équivalent de la Cour Suprême Américaine depuis l’arrêt Costa de 1965. 

E) À ces formes d'abandon consenti de parties de plus en plus grandes de la souveraineté, la mondialisation avec des firmes transnationales et ce que Negri et Hardt appellent l'Empire déterritorialisé sont venus vider de sa substance les restes de souveraineté nationale.

Deux remarques à cet égard :

la révolution française en bonne héritière de la monarchie absolue, a promu une souveraineté absolue largement opposée à la souveraineté limitée de la révolution américaine (voir évidemment Hannah Arendt ). Ce qui explique que la tradition française puis européenne continentale avec Napoléon, ait eu tant de mal avec plusieurs limitations de la souveraineté comme celle opérée avec l'église catholique (Concile de Latran), puis avec toutes les églises détentrices de l'auctoritas, puis avec la justice ( la théorie de la séparation des pouvoirs), puis avec les citoyens limitant l'Etat dans la tradition libertarienne, puis avec le marché. Les anglo-saxons n'éprouvent pas de répugnance instinctive ou raisonnée à limiter le pouvoir de l'Etat par l'ordre catalectique du marché. Au contraire. Sans doute est-ce lié à la naissance diffcile de la Réforme dans des Etats catholiques.

Ce principe de la souveraineté illimitée à la française est évidemment un principe idéologique. L'Etat nation s'est avéré très soluble dans le marché et le capitalisme concentré en assurant de symbioses sociologiques au sein de la classe dirigeante économique et les élites républicaines, les secondes étant l'équivalent moderne de la noblesse de robe, les premières l'aristocratie économique équivalent e de la noblesse de cour.

F) Comme si tout ceci ne suffisait pas á l'affaiblissement considérable de la substance, du périmètre et de l’intensité de la souveraineté sur un territoire, on n'a cessé d’observer depuis 1945 des problèmes de minorités nationales (parfois mais pas toujours ancrées dans des problèmes de minorités ethnico-religieuse) mais de peuples sans État ( les oubliés dans la distribution des prix des nationalités au cours du XIX° siècle), tandis que des ensembles composés pour des motifs géostratégiques (Belgique au XIX°, Yougoslavie au XX° siècles ) se délitaient rapidement et que les plus vieilles nations d'Europe sont largement en but à un éclatement pur et simple. Le Royaume-Uni dont la décomposition commence en 1923 avec l'indépendance de l'Irlande, se poursuit avec la dévolution sous Thatcher pour aller vers la réunification irlandaise et surtout l'indépendance de l'Ecosse.

L'Espagne est déchirée par le séparatisme basque, mais surtout par la menace de l'indépendance de la Catalogne qui rata de très peu sa constitution en État à cheval sur les Pyrénées, l'Italie connait la Ligue du Nord et son rêve de Padanie tandis que la Bavière elle aussi entend diminuer sa solidarité avec l'Allemagne du Nord et de l'Est et pas seulement avec la Grèce et les PIGS.

Pour peu que l'on regarde l'Europe dans le long terme on ne peut être que frappé par la puissance d’un mouvement tectonique qui chemine que la droite, la gauche, le centre et même les extrêmes soient au pouvoir : la montée des Régions de taille des Landers allemands ou des États baltiques, des ex composantes de la Yougoslavie et l'Union Européenne et de l'autre côté le déclin du niveau départemental et national pour de vieilles structures comme la France

Beaucoup de gens prennent cette floraison de petits États comme la preuve de la pérennité de l'idée de Nation et des institutions qui la décline mais c'est une erreur car ces États ne se comprennent que comme les corrélats locaux d'un ordre européen émergent. Ils ne sont viables que solubles dans la richesse globale européenne.

Il y eut dans l'histoire, une très longue phase qui commence avec l'abbé Suger de St. Denis et qui ébauche la montée de la monarchie et des cités face aux terres de féodalité jusqu'a son triomphe dans l'appareil centralisé de la France de Louis XIV et l'unification des Provinces et Généralités par la République dans la Grande Nation.

La constitution de l'administration de l'Etat moderne sur le modèle de l'administration de la Papauté (réforme d'Innocent III) précède l'unification des peuples ou nations.

La nation au singulier suit les nations. L'Etat suit les États. Ce processus demeure tant que l'auctoritas a la préséance sur la potestas et puise ses racines dans la transcendance religieuse. Avec l'avènement de la démocratie moderne (dans la Rome antique pré impériale et post monarchique on parlait de République) l'auctoritas devient immanente dans le Peuple et son Sénat (sa représentation) et la légitimité du pouvoir est arrimée à une autorité auto référentielle.

Ce qui complique évidemment le schéma car le problème des commencements (la fondation d'un pouvoir nouveau et son caractères durable et de l’unification des principautés, question classique depuis Machiavel qui abandonne la typologie des pouvoirs et leur corruption) est décliné sous la question : d'où une forme politique nouvelle tire-t-elle sa légitimité ou auctoritas ?

La réponse répètée ad nauseam c'est qu'il faut un Peuple européen constitué pour qu'il y ait une démocratie européenne. Pour certains c'est seulement au terme d'un processus fort lent d'homogénéisation des peuples qu'il y aura quelque chose comme UN peuple européen qui pourra alors se doter d'institutions légitimes et démocratiques. Il n’y a pas de mal à reconnaître sous ce schème de pensée l’extrapolation de l’exemple historique français de peuples diversifiés unifiés sous la main de fer de la monarchie linguistiquement et religieusement (résorption de l’anomalie protestante en deux siècles) pour aboutir à al Nation une et indivisible de l’An II chérie par Chevènement.

Pour d'autres, les eurosceptiques et les souverainistes qu'ils veuillent arrêter un processus rampant de fédéralisme ou carrément revenir en arrière et dénationaliser des pans communautaires, ce processus n'arrivera jamais, l'Europe allant vers la scissiparité comme en à attesté l'éclatement de l'URS et celui de la Yougoslavie.

L'objection principale tient a l'idée très répandue en France que toute nation est homogène ethniquement, linguistiquement, culturellement (et assez largement religieusement et socialement) et qu’elle ne saurait reconnaître dans l’espace public et politique que des citoyens « abstraits » et surtout pas des communautés ethniques, religieuses.

Cette idée paraît de bon sens, mais elle n'est pas vérifiée par l'histoire. Les ensembles politiques se forment à des degrés de granularité nouveaux de façon souvent très rapide et largement proleptique. Le discours centralisé monarchiste ou jacobin républicain comme celui de la III° République est d'autant plus unificateur qu'il s'applique sur un terrain très hétérogène. La France d'une seule langue, d'une seul peuple est une fiction pendant tout le XIX°. Il faut les chemins de fer (Fernad Braudel), la boucherie de 14-18 pour aboutir un cet ensemble (largement mythique comme le montre la caricature des manuels d’histoire dans les colonies) qui recommence à diverger à partir des années 1970.

Demander où est le Peuple européen ou affirmer qu'il n'existe pas ressemble furieusement aux loyalistes anglais qui accueillirent avec le plus grand scepticisme le mouvement pour l'indépendance des colons américains dont la diversités dans les 13 Provinces ( social, linguistique, institutionnelle) était extrêmement forte.

Le constat est donc simple :

1. les Etats Nations sont mortels et ne constituent pas l’horizon indépassable de la politique.

2. Un processus d’unification politique européenne est à l’œuvre en profondeur. Regardons deux exemples à l’époque moderne du modèle d’unification de composantes fortement hétérogènes comme les 13 Provinces anglaises d’Amérique et l’unification de l’Allemagne en un Etat centralisé et puissance, porté par la Prusse face au modèle beaucoup plus flou porté par l’Autriche, sur lequel avait parié bêtement la France (ce qu’elle a payé durement en 1870-71 et sa suite).

Il nous enseigne deux choses :

a) que le fédéralisme a toujours sur le long terme la peau du confédéralisme qui est voué lui à l’explosion et à la guerre.

b) Que la voie autoritaire et celle de la puissance sont de puissants attracteurs face aux difficultés rencontrées par les processus d’unification.

3. La question devient alors :

A) comment accélérer la fédéralisation de l’Europe ?

B) Comment éviter la voie autoritaire et la voie de la course à la puissance ? 

4. La réponse à la première question est : ouvrir une réforme et refonte totale de la construction européenne, remédiant à sa fragilité et a son incohérence de telle sorte que le fédéralisme rampant soit assumé en plein jour avec ses corrélats nécessaires : une véritable Constitution élaborée par une Assemblée constituante élue au suffrage universel selon les mêmes modalités et le même jour dans l’Union ; la suppression du Conseil Européen , la transformation de la Commission en organe du législatif responsable devant le Parlement ; la fin du droit de veto des Etats ; ( la proposition J. Fischer d’avril 2000 à l’Université Humboldt de Berlin est une bonne base car elle transforme les chambres « nationales » en Sénat ) la montée progressive du budget fédéral alimenté par des ressources propres, avec fin tendancielle de la contribution des Etats, compensée par une baisse de la fiscalité des Etats membres.

5. Comment trouver l’occasion d’une telle révolution politique ? Dans le conflit qui se profile précisément sur le budget européen croupion voté par le Conseil et que refuse le Parlement. Car il s’agit de produire conjointement davantage de fédéralisme et d’intérêt commun et davantage de démocratie. Et nous rencontrons ici la deuxième question : comment mettre l’a fédéralisation de l’Europe sur une trajectoire démocratique et bottom up ?

6. La longueur de la crise et la difficulté de l’unification entravée par les confédéralistes peut donner ses chances à une unification à la Bismark. D’autant que l’urgence écologique amène certains secteurs écologistes de droite à penser que les décisions très impopulaires de la transition énergétique (1° du PIB à investir jusqu’en 2030 selon le Rapport Stern de 2006 alors que l’Europe n’arrive pas à faire 2,5 % de croissance) doivent être largement imposées par une sorte de despotisme éclairé vert, comme le ralliement au nucléaire d’écologistes au nom de l’urgence de la lutte contre l’effet de serre. 

7. Premièrement on ne peut pas rester aux effets rhétoriques sur l’Europe impuissance développée brillamment par Etienne Balibar qui déplore l’absence de peuple européen (voir plus haut). Car ce serait laisser précisément le champ libre aux néo autoritaires Bismarkiens de la realpolitik (en particulier dans les relations internationales avec la Russie, avec la Turquie. Autre terrain symptomatique, le refus d’un interventionnisme actif fédéral en matière de nouvel Etat Providence contracté avec les mouvements sociaux conduirait à des octrois bismarkiens. Idem pour la politique de défense, la politique industrielle, la politique sociale, fiscale. Il ne faut pas se raconter d’histoire, la construction de la nouveauté politique que représente l’Union européenne, encore largement un OVNI, est en train de se doter lentement de tous les attributs de la puissance étatique et ne pas se placer sur ce terrain (en rester au clocher des Etats Nation) c’est cultiver l’incapacité de contrôler ce nouveau gros animal.

8. Autrement une politique de l’Europe qui se tienne à l’écart de la puissance des Empires ou des Nations colonialistes européennes, doit rendre puissantes, effectives les formes du post-national concernant la définition de l’Européen comme né en Europe et pas seulement appartenant à une Nation-Etat-région de l’Union. Ce n’est qu’un exemple car l’ensemble des droit régaliens doivent être réexaminés et démocratisés. Autre exemple, à l’instar de ce qui s’est fait en Finlande le droit d’accès à l’Internet l’équivalent de la liberté de circuler (première liberté inscrite dans le Bill of Rights anglais de 1689) doit être inscrit dans la constitution (actuellement la Charte des droits (ex déclaration de Turin) qui figure en préambule au Traité de Lisbonne avec effectivité juridique (un jugement rendu dans l’Union peut y faire appel à la différence de purs principes moraux.

9. A la question de quelle culture européenne qui sous-entend comme celle sur le peuple européen que nous sommes loin du compte, je voudrais répondre de la façon suivante. La question de la culture européenne ne se tranche pas de façon confédérale ou inter-nationale (entendons des nations qui composent l’Union) mais de façon fédérale transnationale. Le transculturalisme défini par Fernando Ortiz[2] qu’il oppose à l’acculturation de Malinowski ( Les argonautes du Pacifique,1942). Autrement dit il y a un processus d’hybridation interactive systémique très différente du cadre structuraliste Boudieusien où la dominant et dominés sont des rôles fixés. Cela implique un abandon du fixisme identitariste qui ronge le souverainisme comme la Chouette de Minerve, quand cette identité n’est plus qu’un leurre vide. La culture européenne existe, par delà les langues, les trajectoires nationales, il suffit de voir les villes d’un côté (approche esthétique) ou les comportements (approche anglo-saxonne du concept de « culture ». La question est de traduire cette culture dans de nouvelles institutions, université, fab lab, tiers lieux. Si l’on veut sortir de l’optique muséale, patrimoniale des langues. Que la langue de travail soit aujourd’hui l’anglais, comme un temps le latin fut la langue de l’Europe médiévale, l’Italien celle de la musique, le Français celle de la diplomatie etc. quel problème ? La question est que l’Européen illettré est celui qui ne maitrise que deux langues !!!

10. Voilà quelques idées autour desquelles je vous invite à discuter pour donner à notre convivialisme un tour résolument européen, fédéraliste et démocrate.

Alors ? Que faire de ce qui reste de l’Etat Nation

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